Intensités. N°235 Je vous fais part d'un de mes derniers étonnements avouables: la découverte récente entre amis du Centre Bretagne m'enchante. Grâce à une visite chez notre ami le peintre Philippe Le Gall ce fut celle des arrières de Carhaix, ce coin de ciel-terre de Plélauff précisément. Paysage de bocage, bocage électoralement bastion communiste, demeures de pierre, pierres d'affleurements granitiques, de valons d'herbes et plantes, de vents et de vieux et grands arbres. Et de rudesse. Et de brume. Et de silence. Et de la langue bretonne, du moins en ce qu'il en reste. Pays de granit qui parfois nous fixe dans les yeux, oeil fermement campé, pour savoir jusqu'où il peut aller dans la désobéissance. Il est dit que les pierres (ou les rochers) occupent une place importante dans le jardin chinois. Outre le contraste de forme qu'elles entretiennent avec le monde végétal, elles incarnent une sorte de microcosme, où se résument montagnes et vallées, sources et grottes, etc. A travers elles, le Chinois communie avec le monde originel. C'est exactement le cas de Le Gall dans son jardin, ou dans l'antre de sa bâtisse, ou dans les chemins creux. D'y saisir là les choses en leur origine. Il est dit aussi que la croissance de chaque arbre obéit à une nature profonde qui lui est propre. D'un peintre sans doute aussi. Sa poussée interne le porte vers les hauteurs, tandis que les branches basses se tiennent étendues. En cet arbre s'incarne la vertu des sages, ainsi pense le Chinois. Au peintre de le sentir. Quand aux rochers les Anciens (chinois) donnaient au rocher le nom de "racines des nuages". Ils disaient aussi que les rochers, à l'aspect tourmenté ou joyeux, fantastique ou paisible, semblent changer de physionomie à chaque instant. Et qu'on voit par là que l'esprit du rocher est tout de mobilité et de fluidité. Voyez mon passage dans ce microcosme breton des intensités sensibles, sans y dissiper le mystère, ne pouvait pas ne pas figurer dans cette chronique. Question de marquer le coup. Pourtant Jacques Rancière m'éclaire à ce propos: "Mais la chronique n'est pas une manière de répondre aux événements du temps qui passe. Car le temps qui passe ne connaît justement pas d'événements. Ceux-ci sont toujours des manières d'arrêter le temps, de construire la temporalité même qui permet de les identifier comme événements. Qui dit chronique dit règne: non pas la carrière d'un roi, mais la scansion d'un temps et le tracé d'un territoire, une certaine configuration de ce qui arrive, un mode de perception de ce qui est notable, un régime d'interprétation de l'ancien et du nouveau, de l'important et de l'accessoire, du possible et de l'impossible." Ce qui amène immédiatement à ce que se dresse la puce à l'oreille: il se dessinerait ainsi, semaine après semaine en cette chronique, un territoire, un régime d'interprétation, un mode de perception. Du coup au cou ça me gratouille. Et de deux, Rancière dans Le partage du sensible écrit ceci: "Les énoncés politiques ou littéraires définissent des modèles de parole ou d'action mais aussi des régimes d'intensité sensible. Ils dressent des cartes du visible, des trajectoires entre le visible et le dicible, des rapports entre des modes de l'être, des modes du faire et des modes du dire. Ils définissent des variations des intensités sensibles, des perceptions et des capacités des corps. Ils s'emparent ainsi des humains quelconques, ils creusent des écarts, ouvrent des dérivations, modifient les manières, les vitesses et les trajets selon lesquels ils adhèrent à une condition, réagissent à des situations, reconnaissent leurs images. Ils reconfigurent la carte du sensible en brouillant la fonctionnalité des gestes et des rythmes adaptés aux cycles naturels de la production, de la reproduction et de la soumission." Ce qui signifierait qu'à sa façon aussi minuscule qu'il soit ce qui s'écrit en cette chronique, ce soir, ouvre des dérivations, modifie les manières...A partir de quoi? Je l'ignore, mais à mon adresse je me contenterais de cette appréciation: n'étant pas seul sur terre le monde continue à lui parler, à lui faire parvenir des messages odorants, sonores, parfois tactiles. Bref, peintre et chroniqueur des intensités sensibles, agissons! D.D |
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