Accueil.                                                                              N°371  

Je me remémore par moment ces actions d'élu communal. L'une de mes charges aussi fut celle de l'accueil des gens du voyage. Pas mince comme responsabilité sur une commune qui n'avait pas de terrain d'accueil aménagé à cet effet.

Par la loi elle se devait d'en posséder un (plus de cinq mille habitants), elle n'en dispose toujours pas à ce jour bien que sa population se soit accrue. Situation fondamentalement scandaleuse, et parfaitement illégale. Indigne. Une fraude. En toute indifférence...Terrain d'accueil aménagé ou pas, régulièrement les gens du voyage y passent et souhaitent s'y stationner pour une période courte. Donc, la question qui se pose: comment l'accueil se fait-il et dans quelle condition?

De quoi puis-je témoigner? D'abord de cette expérience, menée avec les moyens du bord, je tirerai sûrement l'intensité des relations que j'ai eu à vivre. Directes et fortes. Dit en passant: si ces relations furent parfois spectaculaires elles ne furent jamais ennuyeuses ou violentes. Ah! oui, sinon qu'un jour le képi du garde-champêtre au verbe manipulateur s’envola. Condition impérative pour apprécier l'exercice: négocier, parlementer, discuter. Simple comme bonjour!...apparemment. Puis inventer par des solutions temporaires, un compromis tenant compte du contexte local; la crainte étant d'être débordé par une centaine de caravanes. Grand rassemblement que nous avons connu aussi mais pour lequel nous avions donné notre accord (avant le décès d'un membre âgé, toute la famille se réunit pour l'accompagner dans ses derniers moments).

Pour la municipalité d'alors, la nôtre, "gérer ce dossier" fut toujours dans le respect des personnes. Par conséquent selon des modalités négociées au préalable nous ouvrions le terrain de camping municipal. Solution qui a pu permettre, par son optimisation compte tenu de sa sous-utilisation chronique, la création d'un emploi de gérant et le renouvellement de son équipement. Mais cela n'a duré qu'un temps, trop de belles "raisons" sont venues torpiller cette disposition.

Chose sûre: notre souci était de veiller à la dignité des personnes quand d'autres inventent des fossés ou murailles de rochers, des portails de la ségrégation, ainsi que des aménagements et règlements discriminants, qui les brandissent et mobilisent les forces de répression tout en se carapatant bien loin, par peur, par faiblesse, ou lâcheté. Racisme et amalgame.

Chose observée: il suffit d'un regard pour que "les gens du voyage" savent à qui ils ont à faire. Mais d'abord, l'expression "les gens du voyage" que signifie-t-elle? Les ayant rencontré par hasard, ici, ailleurs, ou autre part, c'est un peu comme dire "les gens qui se déplacent par culture à qui l'on interdit de voyager à une époque où la circulation n'a jamais été aussi forte". Circulation non seulement de capitaux, de produits ou de main d'oeuvre mais aussi la circulation de classements du désirable et du haïssable, de signes de trivialité et de rareté, de modèles de relations entre sexes, rangs et classes d'âge, de prescriptions et stigmatisations de croyances et de comportements, etc. Bref quand tout circule à grande vitesse, partout, eux sont condamnés partout à faire du surplace tout en étant chassés. Ni liberté ni égalité.

Pour ma part, la formule "les gens du voyage" évoque leur vitalité aussi. Et ce sentiment qu'ils ont d'être chassés sans respect, toujours. Donc, en alerte. En fait, nous avons affaire à une multiplicité dont l'insuffisante distinction est source de confusion en la matière. Ils sont divers, il sont multiples. Leurs agoras sont nomades. Les intervenants: un collectif informel.

L'intensité des relations, formidable ! j'y reviens considérant que c'est ce qu'il me reste de cette époque. Rencontre d'êtres humains en chair et en os, qui parlent. Volubiles même. Du grand débit. Imprévisibles évidemment. Qui ont ou n'ont pas de profession, ont ou n'ont pas d'état familial, d'orientation ou de désorientation, etc...Des bébés dans les bras, des gamins vifs partout et les familles qui vont avec. Les caravanes à double-essieux ou pas, les tables de jardin, le linge qui sèche posé sur les haies, les voitures qu'on lave ici ou là. Rien dans les poches ou la machine à laver à l'arrière de la camionnette, ou la cuisine roulante intégrée à la remorque, etc...

Certes quand l'élu de service demande "Qui est le chef?" il reste sur sa faim car de chef y a pas! Pas de chef, jamais de chef! L'élu traduit in-petto: pas de chef donc désordre. En toute déduction! Erreur... Avec plongée dans les imaginaires des uns et des autres, idées préconçues, significations, représentations, etc...celui, le seul sur le champ, qui tient le rôle de la représentation, la représentation de l’institution (le maire ou son représentant), cafouille à tous les coups, va de l’un à l’autre rechercher l’interlocuteur qu’il lui faut. Pour lui, c’est comme ça. Bref il est là perdu en face d'une réalité humaine au monde propre: objets, modes de liaison, etc...Qui persévère dans son être propre (sens ultime de la résistance!) Tant bien que mal agencé, dans lequel l'imaginaire est fondamental. Préservation de soi, monde propre, mode d'être. Pulsion de conservation. Habiter par le souffle. Pour un modeste élu sans appui souvent ça le dépasse, alors souvent il prend peur, devient hargneux en pareille situation, voilà l'une des raisons du problème, probablement, j’en sais rien, mais il y a peut être de ça. Mais c’est où, au fait, chez eux?

En général, du point de vue technique, pour la commune tout ce va-et-vient est contenu bon an mal an (branchements aux réseaux...). Il en va autrement si l'on adopte le point de vue du voyageur puisqu'à chaque instant il est sur le qui-vive, dans l'incertitude permanente. Plus que précaire, expulsable jusqu’à l’épuisement, à la merci d'un arrêté fagoté pour la circonstance et qui mobilise la gendarmerie, le maire ou son adjoint, et le garde-champêtre. A chaque endroit ces derniers se ressemblent tous déguisés en eux-mêmes pour leur visite dans les campements. A part quelques exceptions si fugitives qu'elles sont si vite oubliées.

Quant aux disparités culturelles, ces normes différentes, elles existent et sont riches et stimulantes. J'entendais il y a peu le patron du cirque Romanès : "En la langue Rrom, disait-il, on utilise le même nom pour dire Dieu, Donner et Ciel". Il disait aussi: "Vêtement ou chiffon, c'est le même mot" Et aussi que dans sa langue il n'y a pas de mot pour dire "lendemain". D'où une façon très différente de la nôtre pour appréhender la finitude. Pas de lendemain, donc au jour le jour. Et les fils n’héritent pas. Pas facile à comprendre pour un autochtone qui place ses sous pour ses vieux jours. Et dont relève la décision d'aménagement d'une aire d'accueil.

Leur passage sans cesse renouvelé au cours des siècles dans une commune de campagne aux innombrables parcelles de propriété qui se lèguent de génération à génération, suscite la réticence sournoise. L'hostilité. Deux modes d'existence s'affrontent là silencieusement entre citoyens français. Pour l'élu, agir touche d'une manière ou d'une autre à l'existence collective. Qui n'est pas un don des dieux ou des ancêtres, mais une création sociale de son temps venant d'hommes pour essentiellement différents mais complémentaires. Cet accueil ou pas conserve un sens politique indéniable: le respect ou non de la dignité des personnes. Sage éthique.

Un fait me revient. Je me souviens de cette famille de la commune de Meillac (35) qui, pour une fois, était de quelque part puisque cette famille était restée toute une génération stationnée au même endroit. Elle demeurait sur un terrain communal située en une zone humide qui autrefois servait de décharge. Puis un jour le maire décida d’y faire creuser une pièce d’eau, et d’y mettre des bancs autour, plan d’eau qui bien sûr n’a jamais servi à qui que ce soit sinon à déloger les résidents. Ah ! bien sûr, il fut invoqué la nécessité de réaliser à cet endroit une "zone de  loisirs ». Depuis lors, en place et en plan. Donc pour qui ? Résultat : la famille y fut chassée manu-militari. Sédentaire depuis des lustres et sans un sou, donc pas mobile, face à l’impératif elle fut obligée de réhabiliter ses deux vieilles roulottes, et trouva quelque part deux paires de chevaux pour les tirer. Sans rien emporter sinon les paniers d’osier de sa fabrication. En quête d’interstices pas d’itinéraire, leur but alors étant de trouver des lieux de stationnement temporaires dans les petites communes voisines -je crois bien que le grand-père m’avait parlé de l’intercommunalité !-où ils se sentaient reconnus en tant qu’artisans-rempailleurs. En vain.

Quand les quatre chevaux, les grands-parents, les rejetons, leurs femmes et les bébés arrivèrent à Combourg sur la pointe des sabots, tous crevaient de faim. Vraiment. Mais leur priorité allait aux bébés et aux chevaux. Pour les dépanner en nourriture, nous avons fait le nécessaire (tickets d’alimentation), mais pas sans difficulté avec les services sociaux. Puis pour que les chevaux puissent brouter, les abords des plans d’eau d’une aire de loisir et de pêche de la ville m'étaient apparus comme la bonne solution, sans déranger ni pêcheurs ni randonneurs. Sans salir leur territoire. Mieux même, les chevaux ont entretenu ainsi momentanément l’espace. Mais cela conditionnait un stationnement à proximité d’une décharge à déchets verts. Le grand-père me dit alors « Pas là, ça sent la mort ! ». Il avait raison. Alors la famille fut rapatriée vers le camping. Puis un jour elle partît, définitivement.

P.S: voici le site Le tigre. qui développe un dossier bien ficelé sur la question: "Rroms, Gitans, Gens du voyage"

D.D

 

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