- Dernière mise à jour 28 fevrier 2009 -
 


 

   

Ariston. N°384

Visite chez les Chaffoteaux et Maury (chaudières, chauffe-eau) de Ploufragan. Dignes, quarante cinq d'entre eux y passent leurs vacances à bloquer l'usine. Car depuis le 18 juin, l'entreprise qui fabriquait des chaudières est à l'arrêt, entraînant 207 suppressions de poste à venir (sur 215 employés). Ils ne sont pas encore en grève mais en chômage technique. C'est à la rentrée que les choses vont se décider. "Je crains la rentrée. Voilà ce qui reste, de grands entrepôts vides, des chaînes de fabrications tronçonnées et des centaines de chaudières à eau ou à bain emballées dans des cartons et prêtes à être expédiées... à la casse." "Le problème Chaffoteaux? Quelque chose de banal: une main-d'oeuvre qualifiée qui coûte trop cher!"

Visiter une usine vide est touchant. Quand une entreprise va mal, on peut s'attendre à voir des ateliers moches, en mauvais état, un boxon, mais à Chaffoteaux non, tout est nikel, propre, rangé, impeccable, soigné. Ordonné. Rien ne traîne. Affichée aux quatre coins de l'usine, Mme Beckensteiner, la PDG allemande au masque froid qui n'y va pas par quatre chemin "C'est elle qui est payée pour tout casser."

Avec ces 207 licenciements secs, c'est donc une page de l'histoire industrielle de Saint-Brieuc qui se tourne, pour une usine qui comptait 2 000 salariés dans les années 80 et encore 600 en 2 000. Mais la mobilisation du personnel compte encore faire plier le groupe Ariston Termo Group (ATG) à qui Chaffoteaux appartient. "On se bat pour les indemnités de départ! Ce qu'ils nous proposent c'est scandaleux!" "Faut se battre mais comment faire? Ce n'est pas nous les voyoux c'est eux!"

Un coup des patrons voyous et de leurs actionnaires. " Avec les propriétaires d'avant, les allemands, il y avait une manière de fonctionner correcte, ils ont investi dans du matériel neuf. Les allemands ont vendu et Chaffoteaux a été reprise ensuite par les italiens. Et à partir de ce moment-là nous avons connu les dégradations des conditions de travail et nous avons été surveillés. Quand le directeur italien venait, il se tenait dès l'embauche dans la pénombre, et nous sautait dessus quand il voyait que quelqu'un n'allait pas assez vite. Les propriétaire italiens il y avait le père et le fils. Le fils à la coiffure gominée et son côté faux, qui rigole quand on lui parle, s'est lancé dans la politique dans le sillage de Berlusconi". Les termes sont clairs et nets à leur égard: "patrons voyous", "cynisme", "mépris", "dissimulation". "Ce qui les intéressait, c'était la marque Chaffoteaux, reconnue internationalement,  son savoir-faire et sa technologie". Simulacre d'une propriété. Déchéance.

"A la chaîne, au fil du temps les employés avaient réussi à avoir des chaises à dossier parce que par moment, pour quelques secondes quand la chaîne se bloquait cela permettait de se reposer un peu. Les italiens voyant ça ont d'un coup mis ces sièges tout neufs à la casse, avec ordre de rester debout à la chaîne! La fatigue à la chaîne ça ils ne connaissent pas. C'est digne de l'esclavage! c'est un retour en arrière incroyable! Inhumain!".

"Ce qui nous a touché c'est quand les chaînes toutes neuves ont été brisées, écrasées, tronçonnées. Un nuage de poussière! Et puis, voyez ces palettes de chauffe-eaux tout neufs ils partiront à casse, les contenaires sont déjà arrivés!"

"Maintenant on s'attend qu'ils déboulent pour démonter ce qui reste des machines, pour les transférer dans un pays où les salaires sont bas. Ils disent l'Italie, mais on parle de la Chine. Peut être même qu'il y a des aides européennes à la restrustruration industrielle à rafler avant d'y aller. C'est dingue parce qu'ici les carnets de commande sont pleins. Regardez ces capteurs solaires!". Des conversations s''exprime le radicalisme aussi: " Mais si ça tourne mal, on peut faire tout péter nous aussi! du gaz ici il y en a chez Chaffoteaux !"

Avec ce que nous voyons surtout sur les écrans de l'information télévisée, c'est à dire la face des gouvernants, experts et journalistes qui commantent les images, qui disent ce qu'elles montrent et ce que nous devons en penser, et qui déterminent le type d'attention que les faits méritent, ce qui découle de cette fabrique industrielle de l'opinion c'est le sentiment d'être face à une fatalité: "Quelque chose de banal: une main-d'oeuvre qualifiée qui coûte trop cher." Les images passent comme les commentaires d'experts, et petit à petit le sentiment de la fatalité s'installe.

Alors que sur place dans cet espace dégarni, on éprouve, on voit, on y est. C'est un fait: une heure de visite et de rencontres ne suffit pas pour comprendre ce qu'il se passe vraiment: le désarroi des personnes qui pensent à leur famille, à leurs enfants, à leur reconversion et ce n'est pas la prime de départ qui fera vivre longtemps, au vécu collectif avec ses anecdotes, à leur dignité face à l'intolérable, au capital de savoir-faire qu'ils possèdent collectivement et dont ils ne sont plus reconnus, etc... Dans les blocages pas de fatalisme, il se peut bien que cela soit justement sur ce terrain de la modestie des commencements que se fonde la riposte face à la vraie "pandémie" sociale.

D.D