Soupirs!                                                                                N°310

Ayant appelé une société spécialisée dans la fourniture et la pose de matériels et systèmes de radio-communication, après avoir demandé une personne en particulier, le standard me fait attendre. Jusque là tout est normal. Que cela dure un certain temps c'est habituel. Mais à la place du traditionnel Boléro de Maurice Ravel ou les chevaux de feu de Vangelis Papathanassiou, comme musique d'accompagnement c'est le programme intégral d'une station de radio religieuse qui m'a occupé l'oreille dix bonnes minutes. D'autant qu'avec la béatification d'un saint présentée par un curé d'un diocèse de quelque part, bonjour la méditation active!

L'effet de cette histoire à dormir de bout invite immédiatement mon esprit au voyage, me voici à Rome. Mais comme je ne suis jamais allé à Rome, c'est l'image de la Place Saint-Marc qui m'arrive tout net à l'esprit. Il paraît d'ailleurs que des échafaudages viennent d'être installés sur la place Saint-Marc. La plus célèbre place de Venise fait depuis la semaine dernière l'objet de travaux de restauration qui devront durer deux ans et demi.

En balade à Venise en août 81, nous sommes allés vers midi prendre un pot dans un petit bar populaire d'un quartier hors flux touristique. Toute proche de nous une jeune femme volubile et enthousiaste, parlait longuement au téléphone et semblait en direct sur une radio locale. Elle débattait d'un sujet social, ça se voyait à sa véhémence. L'appareil une fois raccroché nous lui adressons la parole et lui parlons de radio, à savoir si elle en connaissait dans le coin parce qu'on en cherchait une, une plutôt alternative, non-commerciale. La chance nous sourit: cette débatteuse enflammée du bar était elle-même animatrice et co-responsable d'une radio locale vénitienne: Radio Antenna Vénéta.

Elle nous invita à passer dans les studios qui se tenait dans un quartier ancien, au détour d'une minuscule ruelle parcourue par un peuple de chats paisibles, dans ce quartier du Cannaregio. Loin du flux connu des touristes en bermuda qui déambulent en troupeau canalisé dans les rues commerçantes entre la Place Saint-Marc et le Pont du Rialto.

Ou plutôt non, les souvenirs me reviennent et s'ajustent: dans ce bar, nous n'avions pas alors adressé la parole à cette dame. C'est en recherchant sur le bottin du bout du bar que nous sommes tombés sur l'adresse de cette radio "coopérativa". Et c'est seulement plus tard, dans les studios que nous avions retrouvé l'auditrice en question, mais en tant que partie prenante de la station cette fois.

Arrivés dans les studios rigolos, avec à l'entrée un dépôt de gros saucissons, de caisses de bouteilles et autres cartons suite à un appel à la solidarité en faveur de personnes démunies victimes d'inondation, nous abordons deux animateurs qui étaient en cours d'émission, menant un débat dans lequel les auditeurs étaient invités à débattre entre eux. Profitant de l'intermède musical, n'étant pas en mesure en ce qui nous concerne de communiquer en italien, ni en vénitien, pas mieux en français quant à eux, leur idée fut de m'installer devant le micro, puis une fois le casque chaussé aux oreilles, par gestes m'ont-ils fait comprendre qu'il me fallait m'adresser directement à leurs auditeurs afin d'expliquer à mes hôtes la raison de notre présence chez eux. En invitant pour la commodité de la relation un des auditeurs à traduire mes propos, ce qui fut fait à l'échelle d'une zone d'écoute qui balayait Trieste et Vérone.

Notre objectif était de savoir où l'on pouvait se procurer un émetteur FM, et de discuter avec eux comment ils avaient fondé leur radio d'information qui avait la particularité d'être une coopérative. Et par la même occasion, de savoir pourquoi toute leur régie était posée sur des grandes cales. A cause de l'inondation annuelle de Venise nous ont-ils répondu sur ce point, car alors les gestes suffisaient.

Ayant sympathisé avec une partie de l'équipe, celle-ci nous a immergé dans la vie des vénitiens citadins et travailleurs. Notamment avec les gondoliers qui étaient organisés en coopérative ouvrière aussi, bien que leurs clients -que je suppose forts peu curieux de la forme juridique du travail de la "gondolerie vénitienne"- étaient essentiellement japonais, donc compte tenu du voyage pour arriver là, étaient peu regardant sur le prix d'une balade en gondole à Venise, pour la photo souvenir près du Pont des Soupirs. L'originalité des travailleurs vénitiens c'est qu'ils travaillaient six mois de l'année dans ces années 80, nous disaient-ils car cela a peut être changé depuis. Sachant que dans une cité lacustre le reste  de l'année n'est pas consacré à la tonte des pelouses, ça donne envie. Ah! soupirs!

L'un des animateurs avec qui nous avions sympathisé était lui-même électricien municipal de son état à la ville de Venise. Alors que les touristes ne pouvaient visiter qu'une petite partie de la basilique Saint Marco, mais peut être que cela n'est plus le cas aujourd'hui, Giorgio si mes souvenirs sont bons, nous offrit l'opportunité de visiter les coulisses de l'établissement en sa compagnie, après avoir taper sur l'épaule d'un des gardiens en costume d'époque en guise de laisser-passer. Jusqu'au coeur de la basilique et son tombeau autant vénéré qu'inaccessible, en tant que chargé de l'éclairage du lieu -c'était son job!- nous sommes ainsi parvenus "clandestinement" au coeur d'un des dispositifs hautement gardé de l'imaginaire de l'Occident chrétien: les reliques de Saint-Marco! Le trajet retour fut aussi facile.

Grâce aux connaissances acquises à Venise, dans sa version "coopérativa" je précise, bien qu'inapplicables ici, en grattant un peu dans son passé mental notre radio a, vu du ciel, n'en doutons pas, quelque part conservé un peu des influences vénitiennes.

 D.D

 

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