C'est fou comment des choses m'apparaissent usées, par moment. Du salon national de l'audiovisuel qui se tenait cette semaine, à la Porte de Versailles à Paris, j'en reviens. J'en reviens dans tous les sens du terme. Le traitement du son ? De plus en plus pointu avec l'informatique. Du concassage de sons. Comme du concassage de rocher. Du son, la technologie en fait du sable. La prouesse est impressionnante. Pourquoi faire ? Des routes, des autoroutes audiovisuelles. Quelle émotion ! J’imagine qu’il en est ainsi des images. Du concassage d’images. Comme des aliments dont on sait que cela ressemble à quelque chose sans que cela en soit . Tout est exploitation de filons. Facettes de la marchandisation du monde. Près de la gare Montparnasse, accosté par un SDF bigouden qui, faute de Macadam, me tendait une carte postale sur laquelle figure une bigoudène avec sa coiffe, puis par une belle femme tzigane au regard noir me proposant qu’elle me lise la main, j’ai enfin repris pied. Comme l’on retrouve un rêve. Et la singularité universelle de l’insoumission. J’ai pensé à la part des rêves chez l’humaniste Freud, l’aventurier du rêve. J’ai pensé à la coiffe bigoudène inventée en riposte à la sanguinaire répression et à la décapitation des clochers bretons par le pouvoir royal (époque Louis XIV, Colbert), consécutif à la Révolte des Bonnets Rouges . J’ai pensé à Nietzche et à son énergie vitale: « En ce moment, on connaît une mauvaise passe » me dit le Bigouden cassé, transi par la pluie, la peur et la misère. J’ai pensé à Pierre-Paul Niquay, indien atikamek cassé du nord canadien, apprenti-chaman et diplômé de médecine, rencontré lors d’un reportage-radio à Saint Malo, et à Glenmor lors d’une longue émission dans laquelle il déclamait poèmes et gueulantes dans notre studio-radio de Cuguen, avant qu’il ne chante sur scène. J’ai pensé aux Bush et à la guerre qu’on va nous servir. J’ai pensé aux Irakiens, Palestiniens cassés, à nous, et encore aux Indiens d’Amérique. Et encore à la coiffe bigoudène et à la vivacité de la Tzigane, belle aventurière du rêve cassé. On pense quand on marche ! J’ai rêvé le monde des Indiens qui est résolument tourné vers la nature, à laquelle il attribue une spiritualité omniprésente, à l'inverse des colons européens qui entendent exploiter la terre. Pieds nus sur la terre sacrée : ainsi entendaient vivre les Indiens, qui s'excusaient auprès de l'animal qu'ils tuaient et prenaient garde à ne prélever sur le gibier que le strict nécessaire à leur survie. Peu de peuples vécurent aussi intimement persuadés qu'ils n'étaient qu'une pièce de la nature, sans plus de dignité intrinsèque qu'une autre. Venus de la tradition prométhéenne, renforcés par l'enseignement du christianisme, les colons européens n'eurent aucun mal à ravir aux Indiens une terre qu'ils entendaient exploiter jusqu'à la dernière racine, comme au dernier filon. De la fin du XVIIème siècle au début du Xxè, les indiens d’Amérique du Nord ont connu un interminable martyre. Un génocide. Planifié par les Visages pâles : d’abord, les envahisseurs, Français au Canada, Anglais en Virginie, Hollandais sur la côte Est, Espagnols en Floride, puis les Américains partout où ils le pouvaient. Le premier, le religieux et écrivain Bartolomé de Las Casas relata le calvaire du peuple indien qui, au fil du temps, subit tous les malheurs possibles. Plus que concassé a-t-il été. Quand les tribus n’étaient pas férocement cassées, chassées, massacrées, déportées, c’est la confiscation de leurs territoires qui obligeait les survivants à vivre dans des réserves. Quand elles n’étaient pas décimées par le fusils de l’envahisseur, c’est l’alcool, maladies importées sur leur sol –petite vérole, choléra ou typhoïde, ou décimés par la famine après que Buffalo Bill et autres viandards eurent tué des millions de bisons. Quand le chemin de fer ne venait pas emputer encore leurs terres, les fermiers s’en emparaient au mépris de tous les accords signés par le Congrès et garantis par la Cour suprême… Un vrai Américain dit « je » et non pas « nous », assurait un commissaire aux Affaires indiennes, qui aurait dû savoir que la solidarité communautaire était le mode de vie de chaque tribu. Imbus de leur croyance et de leur droit, lui et ses congénères ne comprenaient évidemment pas qu’un Peau-Rouge puisse parler à une plante avant de la cueillir et offrir en échange un présent à la terre. « On vient du monde indien, on meurt indien » selon l’adage : quatre siècles de persécutions et d’intégrations forcées n’y ont rien changé. Le rêve comme adaptation psychosociale, voire Jung : « Si le rêve des indiens peut nous sembler étrange, c'est sans doute que, depuis Descartes, en dévalorisant la moitié nocturne de notre vie, nous avons opéré une coupure radicale entre le psychique et le social. » Le rêve comme purge du cerveau, comme soupape de l’esprit, régulateur de tensions, comme entretien des circuits neuronaux maintenus en veille et prêts à faire face en cas de péril…Le rêve comme apprentissage qui consolide la mémorisation, comme création artistique. Priver l’homme du rêve, le priver de son rêve de vie animale (ou végétale), le priver de la douceur de la musique, c’est le détruire, le concasser, lui ôter toute sa densité…l’étaler ensuite comme goudron « Le rêve, cette parole, qu’on appelle « nous ». C’est sûr, chez tous les insoumis, il y a le rêve à qui il pousse des ailes. Chez les peuples rêveurs, le rêve volant demeure au-delà des persécutions et intégrations forcées. Mais comme demeurent ces mêmes persécutions et intégrations forcées, demeure le concassage des rêves et des êtres, voir Colin Powel.
|
![]()