2005, une résolution. Ce matin à 7h16 ma voisine de wagon s'était mise à préparer l'envoi de ses meilleurs voeux en les rédigeant sur la petite tablette qui se dégrafe du fauteuil de devant soi. Pas facile, ça tremble. "Ils vont me prendre pour une alcoolique" me dit-elle. Sans m'en mêler bien sûr, à sa manière de rédiger négligemment cela m'a semblé du vite torché, des voeux vite pondus en batterie, de l'abattage. Le même pour tous, niais et romantico-inconsistant. Alors je vous adresserais bien le mien: que votre santé soit bonne, et que le ciel de l'année nouvelle vous soit agréable, que ses nuages soient tout plein de bonheur, et qu'il pleuve du plaisir par averses. Cependant permettez-moi d'y réfléchir un peu. Car à ce point un doute me ronge. Je prolonge d'un chouïa, pour l'entrée optimale en matière, votre tenue en haleine. Mais ça en vaut la chandelle. Comment? c'est la question. Rien de flou là-dedans. Seulement, coïncidences. Ceci saute aux yeux: coïncidences de rapprochement avec notre blog du 31/12/04 intitulé "A la Saint Sylvestre". Un rebond. Quel rapport? Rien? Si. Réponse: vous verrez. Hors tout venant habituel de type "Bonne ânée, bonne santé, à toi et à toute ta famille", je vous livre la teneur des voeux les plus étranges que l'on m'a souhaité à ma reprise lundi matin dès 8h ce 3 du mois. De l'un: "Comme dirait un ancien, la minute qui vient ne nous appartient pas!". Suivi d'un autre venant toujours du même personnage:"La vie ne tient qu'à un fil, ne l'oublions pas". Du même personnage encore, mais adressé à ma collègue du bureau voisin:"Que l'année nouvelle soit résolument tournée vers l'avenir!" Une jeune collègue l'a suivi et au moment de la bise, elle me chuchote "Comme ils disent en Alsace, commence bien!". Pardon? no comprendo! lui dis-je. "Oui, comme commence bien l'année!" me répond-elle. Par mail cet autre:"Pour cette prochaine année 2005, mon projet: revenir à Rennes, finir ce bateau de galérien et rire du temps qui passe!". Dans ce cas le voeux lui était destiné, il était le sien, il n'a pas compris qu'il me l'adressait, dommage qu'il ne m'ait pas prévenu, je lui l'aurais retourné illico pour qu'il soit content. Bon, bref, c'est tout un sport de s'échanger les voeux. Ces fêtes, ces retrouvailles. Un mot quand même. Pour en prolonger l'effet. C'est très vrai que ce sont des retrouvailles. Activées par les bulles, elles comportent beaucoup de "re". Retrouvailles, reconnaissances, renaissances, réconciliations, recompositions, re-départs. Etc...Ce qu'il m'apparaît se passer en fait: ce sont plein d'attentions à l'ordinaire, aux détails et récits propres à chacun, à sa vie de tous les jours. C'est comprendre l'échange à partir de son expérience perso. Mais cet ordinaire est-il une évidence rassurante ou a-t-il quelque chose de l'inquiétante étrangeté? Penser ensemble l'ordinaire voilà ce qu'il semble se passer beaucoup à ce moment là. A l'occasion des fêtes du cul de l'an. L'intimité, la proximité avec le monde, sont épluchés, revisités en groupe. La santé, les enfants, leur avenir, leur caractère, les parents autrefois, le travail s'il va bien, s'il va mal, où l'on se loge, les problèmes menus, les gros qui font peur, les projets un peu, ce que sont devenus les gens de connaissance perdus de vue, le souvenir du père, de la mère, la mémoire des coups durs et des belles fêtes, des beuveries...La vue de la mort, de la maladie, les infirmités, et la vieillesse. Les désirs, les envies futiles, les derniers achats qui impressionnent pour les uns, les situations économiquement difficiles, insupportables pour d'autres. Fragilités et menaces. Et les passions. Et même que les "passions tristes" agissent en sourdine quelque soit le thème d'ailleurs. Tant de moments de réflexion qui conduisent les participants à une meilleure compréhension du monde, du leur. Et celui de l'autre. Avec sa dose de délire certain ou d'imagination féconde... Trop souvent évidemment ça manque d'élégance, ça braille, ça dégueule de frime, ça abuse en jugement sur la réussite des uns, la paresse des autres, ça jalouse comme ça pisse, ça juge comme ça pète, ça hypocrise à plein tube, ça antipathise comme ça rote, ça bluffe à plein mensonges, ça pisse dans un violon, ça n'entend jamais de cette oreille, ça se froisse à vie pour un si peu imaginaire, ça médit de tout en s'en faisant son beurre, ça fraye en eaux glauques. Bref, comme dans tout il y a à boire et à manger, et même au plus vite à évacuer. Mais bon, il n'y a pas que ça, il n'y a pas de raison pour que l'inverse ne soit pas aussi vrai. Puisque d'ailleurs ça l'est quelque fois en même temps. Pas d'idéalisme à brandir sur ce qui est ou devrait être, c'est ce que cela peut produire, en terme de devenir, qui compte. Chacun expérimente cela d'une façon ou d'une autre. Puis en assume le présent entre force et faiblesse. Pas un passé n'est dit. Non. Un présent qui a été ou qui aurait été à un moment donné et qu'à un moment postérieur nous évoquions comme passé. Bref, une chose en soi. Quelque chose qu'on porte en soi, qui nous bouffe la vie certaines fois. Une chose qui fut qui existe dans le passé toujours dans le présent. Qui nous est existentiellement contemporain. Et qui peut sortir, s'énoncer un peu en cercle d'intimes, ses proches, ses confidents...Rien n'est si simple, on peut en douter. Mais bon, ça vaut le coup de s'y frotter, de se lâcher les gonds, sinon que faire de l'être parlant qui sommeille en nous? Ré-unir c'est re-mettre ensemble. Sentiment de perte ou manque, et retrouvailles. "Que deviens-tu?" La considération humaine est la séparation dit même Stanley Cavell, philosophe américain. Cette fois là, à l'occasion des retrouvailles, le mur dressé par le temps, les tensions, l'excès d'exigence, l'affectif trop fort et incommunicable donc refoulé et masqué, réprimé et invalidé, les incompréhensions, les supposés, l'insoluble, l'indicible, les perceptions concrètes qui fâchent, le mur entre les êtres et le monde, et entre les humains, laisse momentanément un petit passage d'où passe une certaine douceur temporaire. Une fenêtre propice à éclairer un énoncé qui s'impose de force. A un énoncé vrai, un présent plein "véridique" et sans codage. Mais la clé pour que cela soit ainsi vraiment? Que le cercle accepte la réalité de l'autre. Le moyen? S'ouvrir à la conversation ordinaire. Pour nous connaître un peu, la question sera alors de savoir quelle est l'intensité, hors simulacre. Même si pour sa grande part, l'énoncé ne veut rien dire à personne. Ce qui importe est ce qu'il se joue alors. Cela joue contre la perte de la parole, l'éloignement du monde et l'ignorance de soi qui nous guette, par exemple lors des conversations politiques ou abstraites qui à ce moment là n'ont souvent guère d'intérêt. Cela joue contre l'absence du présent. Et alors, une fois en situation de se rendre présent au présent que nous vivons, conscients des écueils connus, courants à tout groupe, à toute famille, et autres cercles vicieux, il s'agit de s'échanger les voeux, de se les dire en intimes, de se les souhaiter précis et utiles à l'autre. Le tout rentrant dans le cadre général de ces retrouvailles, ou en provoque l'occasion. En extrapolant, avec consistance. Pour y ressentir de l'estime de soi, paraître en public sans honte, participer à la vie de sa communauté. Dès lors, deux situations existent durant ces fêtes: l'une est état, l'autre acte. Plus clair: il y a le "que deviens-tu" des premiers instants; puis l'acte, c'est à dire l'énoncé, le récit, et la conversation qui s'enclenche incorporant le brassage des expériences, les hypothèses, les pratiques, bref l'apport réciproque des uns et des autres; et le tout, même si pour sa grande part, cela ne veut rien dire, ça réchauffe le coeur, ça libère, ça réconforte, ça soulage, ça nettoie, ça marque les sympathies, ça ré-énergise, ça croque la pomme de discorde. Sans poser de pierre d'attente... Cela sert à ça aussi les copains, et/ou la famille, à construire les possibles à partir des coïncidences de retrouvailles. A rassurer chacun dans sa capacité qu'il a de choisir le mode de vie qu'il estime digne d'être vécu. Comme dans un atelier de couture, voilà il s'agit de recoudre. Ou d'aider à se recoudre. Encore un "re". Ou du moins, si ce n'est le cas ça pourrait l'être. Ce qui compte n'est pas qu'en ressorte un point de vue "réaliste" -simple vue de l'esprit- mais c'est ce qui s'affirme en chacun, ce qui accroît en chacun la puissance d'être et d'agir, soit donc un mode de résistance sous multiples formes face au monde. Parce que le réel est multiple, il est là aussi où on ne l'attend pas. Le réel n'est jamais gourd comme un pot. Multiple du multiple est-il:"ce qui n'existe pas existe, et c'est ceci!". La maladie irréversible, irrémédiablement aggravante, s'estompe ponctuellement au fil d'une conversation chaleureuse quand celle-ci prend appui sur ce qui porte moralement quand le corps ne porte plus, soient les mille et unes dimensions et perpectives de perception induite par la maladie, qui se concrétisent. Pour l'amie physiquement très dépendante à qui je pense, par entre autres l'absolue nécessité d'être reconnue pour elle-même, par l'intérêt portée à son identité, son pays d'origine, sa famille, ses enfants, et à son accès récent et réussi à la peinture. Ou encore en un autre lieu, ce qui bientôt ressortira de ces retrouvailles d'Antananarivo. Et voir si l'un et l'autre -elle, Française, lui, Malgache-se retrouveront intacts, chacun égal à lui-même, après 40 ans prêts à reprendre le jeu là où il s'était alors interrompu en pays Betsiléo. Et ça sautera aux yeux, sur le bord de la route où se juxtaposent des images d'Afrique, d'Asie, d'Amérique et de pays imaginaires. Regardons-y de plus près à ces retrouvailles. Se les ré-activer en ce début d'année par voeux et avec en tête ces deux citations: de Deleuze: "N'appartient à mon essence que l'affection que j'éprouve ici et maintenant, alors en effet je ne manque de rien." De Bergson:"Le vivant, c'est ce qui tourne les obstacles en moyens". Dans ce sens, rompre avec l'attente. Opter: habiter le présent!. Ce qui signifie qu'il est intéressant de se rappeler que parmi les dénommées "passions tristes", Spinoza incluait l'espoir, l'espoir qui nous laisse toujours dans l'attente... Enfin. Pour conclure, je récapitule. Voici donc mes bons voeux pondus pour 2005: Bonne nouvelle à toutes et à tous, car donnons-nous déjà des dates de retrouvailles!. Y'a pas de lien? Si. L'événement c'est le réel. DD |
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