Glas.                                                                                 N°322 

Parlons du travail. Je sais je crispe. Parlons du rapport qu'entretiennent les Français avec le travail et sa nouvelle organisation orchestrée par les nouvelles méthodes de management.

J'imagine d'ici le tableau, celui du visage défait d'un de nos auditeurs qui s'accompagne d'un haussement d'épaules: "Je ne comprends pas, je suis sur le site internet d'une radio qui au contraire, sans pub, ni info, ni tension, ni pression, ni bavardage d'aucune sorte, m'apporte une bouffée d'air formidable. Un régal quand on sort du travail la tête pleine d'un kilo de plomb et qu'on s'attend à rentrer chez soi pour appréhender d'autres pressions, d'autres tracas. Mais comment donc accepter sans réagir une chronique qui va nous bouffer le moral déjà fort vacillant?" Je sais je crispe, ça grince je sens.

Tant pis. Et poursuis. Comme il se peut que ce que diffuse notre station, musique douce, pas aggressive pour un sous, sans matraquage, cool quoi, ait finalement un effet thérapeutique d'apaisement -j'imagine puisque finalement c'est un peu comme ça que l'on définirait socialement notre rôle, ce qui d'ailleurs vient de faire l'objet d'une discussion entre nous sur la nécessité ou non de mettre plus de bulletins d'info à l'antenne- autant comprendre ce qu'il se passe au travail.

Si exceptionnellement une auditrice architecte de profession m'a dit récemment que notre station ("...si agréable, surtout sans publicité. Sauf celle que je fais auprès de mes amis amateurs.") l'aidait dans son travail de création, au constat des mails reçus ici, le plus souvent c'est lors de leur trajet domicile/trajet que nos auditeurs aiment se réfugier sous nos ondes clémentes. Qui caressent, détendent, réconfortent. Apaisent. En fait usage qui veut, tout y est gratuit. Mais comme la question gravite apparemment en partie autour de cette tranche de vie nommée travail, abordons-la par la peau du dos (terme élégant pour signifier l'essentiel en donnant quelques indications bien situées).

Avant de masser, comprendre. Analyser les causes. Puis les effets. D'autant que depuis quelque temps moi-même je me sens la nuque coincée. Pour comprendre comment au prix de quelles douleurs ou de quels bonheurs le salarié fabrique, résiste, crée, s'épanouit ou craque. Voire devient vraiment con à l'égard des autres.

Christophe Dejours, psychiatre, trente ans de recherche sur la souffrance au travail, explique dans son dernier ouvrage "Travail, usure mentale": "Parmi ceux qui aujourd'hui perdent pied et tombent malades au travail, il en est qui ont jusque-là assumé pleinement leur rapport au travail et à ses contraintes, mais ne le peuvent plus parce que le travail a changé: un nombre important de cas de suicide montre que les victimes se recrutent aussi chez les travailleurs les plus doués."

Dejours continue: "Les stratégies collectives de défense contre la souffrance rencontrant davantage de difficultés à se construire et à se maintenir que par le passé, les décompensations psychopathologiques sont de ce fait plus fréquentes que naguère (et l'on remarquera que ce sont ici les réquisits sociaux de lutte contre la maladie qui tendent à se dérober: les stratégies collectives de défense, en effet, ne reposent pas que sur des ressorts psychologiques individuels, mais aussi sur la formation d'une volonté collective)."

Il en ressort un constat sans appel, accablant pour la dignité morale de la société. Le monde du travail, selon Dejours, est devenu une école de la trahison de soi (couardise, fuite en avant dans l'activisme, anesthésie psychique par répression pulsionnelle) et des autres (conduites déloyales vis-à-vis des collègues, "chacun pour soi", stratégie "des oeillères volontaires"). Une école du "consentement" à participer à des actes ou à suivre des principes qu'on déplore. Une école de la folie et de la violence, à coup sûr.

Si ce n'est la "rupture". Les "points de rupture", eux, sont atteints. TMS (troubles musculo-squelettiques), LER (lésions par efforts répétitifs), lésions d'hypersollicitation, karoshi (mort subite par accident vasculaire), burn-out (épuisement professionnel, déficit sthénique, dévalorisation de soi, dépression), violences contre soi et les collègues (les clients ou les usagers étant encore hors d'atteinte) sont les moindres de ces maux.

"Force est d'admettre que l'aggravation des pathologies mentales du travail et le surgissement macabre de ces suicides jusqu'au milieu de communautés humaines hébétées, sonne le glas de la culture" affirme Christophe Dejours.

  D.D

 

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