Post-Mada.

J'ai déjà la nostalgie de Mada. En plus, on y mangeait vachement bien. Pas de problème de digestion avec le poisson grillé et le reste. Impec! De retour, rien ne va plus entre mon estomac et la bouffe Sodexho: je ne la supporte pas. En plus, je n'ai personne à qui sourire que je ne connais pas. Personne d'inconnu ne m'adresse la parole non plus. Je n'entends plus les bruits de la vie. Fade et sans saveur, sans contacts, nous avons repris pied dans le monde propre et rangé "Sodexho"! Jamais je n'ai autant mangé de poisson d'eau douce, grillé ou en sauce. Un régal. Parce qu'ici il n'y en a plus à griller ou à mettre en sauce! Et cette situation est devenu si anormalement banale que tout le monde ou presque en a oublié le goût de poisson de rivière.

J'ai tout Mada en tête! Y a pas concurrence, c'est pas prêt d'être chassé par le bouillonnement de contacts humains qui existent ici. Une chance. Faut dire qu'à aucun moment là-bas nous n'avons eu l'impression d'être différents, pas même par notre couleur de peau.

Dépaysés par ce que ce pays garde de primitif. Et de moderne aussi un peu bien sûr. On se promène et, dans les formes du présent, c'est le passé que l'on rencontre, à la fois histoire, organisation sociale, calcul, esthétique. Nous y sommes restés douze jours. Emerveillement. Espèce de pérégrination à travers villes et villages construits sur un terrain, s'y adaptant, épousant obligatoirement son relief, en tenant compte de la matérialité du sol sur lequel ils se bâtissent; il y a collines, et fleuves, gros rochers tout ronds qui affleurent sur la terre rouge foncée, rizières au dégradé mentholé dressées entre l'eau et le ciel, et le bonheur de ce spectacle. L'ancrage dans la nature, l'espace aérien, ce qui relève de l'inconsistant, de la non-forme, y est permanent, endémique comme il est dit souvent là-bas.

Témoins de l'extrême pauvreté d'un peuple doux et souriant. Et de la grande richesse et arrogance d'une minorité achetée, nous ne sommes plus les mêmes au retour. Je pense à cette pensée d'Héraclite qui me remet d'aplomb à propos du flux qui comme un fleuve n'est jamais le même, toujours changeant et sans cesse en mouvement, qui charrie tout, tout et son contraire. Seul l'imaginaire met une forme à ce chaos, disait Castoriadis.

C'est vrai. Nous revenons de Madagascar, Afrique australe et Océan indien, terre de lémuriens et d'orchidées, des rubans et terrasses de rizières bien peignées, collines douces au labour manuel et villages typiques de bambous, de latérite, ou de cartons, sacs souillés et tôles rouillées, capitale Antanarivo. Tana pour les résidents. Beaucoup ici prennent plaisir à vous dire bonjour, à engager la conversation. Chacun sourit. Francophones oblige -la 25ème Assemblée générale de la Francophonie en 2005 se tiendra ici-, nous pouvons communiquer sans difficulté. Et quel bonheur la gentillesse de sa population! Le calme est à Madagascar un trait de comportement.

Chaque ville et village est un lieu de socialité, soit cet endroit où il y a des bistrots, des rues vivantes, des carrefours, des échoppes de trucs de toutes couleurs, de fruits et de sourires, de fumées de brazeros, de pédaliers de vélos, de moteurs de camionnettes déposés en cours de remontage, des gens qui interpellent, des échanges en des ruelles de terre battue jonchée d'ordure. La vraie socialité réside dans ces villes et villages. Cette vraie socialité présente indissociables, deux faces contraires. C'est en ville, et en village que l'on rencontre ce que l'on ne voit pas dans les paysages, ce qui ne peut s'observer dans la nature, c'est là que l'on rencontre à tous les coins de rue des gens dont on ne sait ni qui ils sont, ni d'où ils sont. Leur misère (75 % de sa population vivant en dessous du seuil de pauvreté, Madagascar se situait en 2002 à la 210ème place (sur 227) pour le PNB par habitant), leur souffrance. La faim (49% des enfants souffraient d'un retard de croissance ou de malnutrition chronique en 2000). Pieds nus, en haillons. Des corps fatigués très jeunes "Les statistiques ont révélé qu'un enfant sur cinq par semaine est victime de la violence ou de la maltraitance à Antananarivo", a indiqué Barbara Beintein, représentante de l'UNICEF à Madagascar. Ou la richesse puante qui s'affiche dans des 4x4 neufs rutilants. Ou des logis de bidons, de cartons, de sacs souillés et de tôles rouillées qui se bâtissent. Mais c'est là aussi que chaque boutique a ses clients, dont elle connaît les goûts et les habitudes; c'est cela la socialité. Ne pas confondre avec l'existence sociale civilisée qui relève du politique, des politiques -qui s'en lavent les mains-, de la politique -qui s'enlise: Mada, bientôt on l'appellera l'Etat TIKO, nom de la société du président Ravalomana-, pour ceux qui espèrent en l'homme: de l'émergence du politique s'il a lieu un jour hors-corruption et détournement de fonds. Soit d'une forme de citoyenneté.

Mais cette vraie socialité s'étend à la route, longue rue qui relie ville-bidon à bidon-ville. Les gens y marchent, y vendent fruits, légumes, babioles, ou poulets, y courent, y pédalent, y tiennent boutiques, y sèchent le riz et le blé vert, y fabriquent, y façonnent, y cassent le cailloux, en ligne droite, en montées comme en descentes, dans les virages ou à leur sortie, en dessus comme en dessous, du nord au sud, de l'ouest à l'est, toujours et toujours il y a du monde qui marche, qui attend accroupi, qui bifurque, qui pousse un zébu, qui tire un pousse-pousse, qui pousse un chariot à pneus crasseux et déglingués, les tombereaux tractés par les zébus ces boeufs à bosse, ou quelqu'un avec sa quelqu'une d'enfourchée heureuse sur le cadre d'un vélo amoureux; cyclistes transporteurs de caisses, piétons qui portent à l'épaule une houe avec laquelle ils partent travailler aux champs, ou pousseurs de ceci ou cela, l'on y voit toujours quelqu'un. Qui se range au premier coup de klaxon d'alerte tuttut, du taxi-brousse ou du vieux camion fatigué d'une carrière occidentale qui tombera en panne prochainement avant qu'il soit réparé à même l'asphalte par son chauffeur-mécanicien multi-service lui-même. Des regards de pupilles noires, des visages de bambins solaires, des visages réjouis d'écoliers à sacs à dos qui déboulent vifs et lumineux d'on ne sait quelle école de brousse crasseuse, sombre et dénuée de tout moyen, les enfants nus qui ne vont pas à l'école se jettent dans de petites rivières aux eaux vertes; des signes de la main, tu me vois, je te regarde, de toi à moi quelque chose se passe, existe. Le travail y est commun et l'on y célèbre l'humilité. Socialité: d'un véhicule à l'autre: tutut je t'alerte, tut je te remercie! Pas de lèpre touristique des charters ici, à défaut que la véritable lèpre soit endiguée avec celles du palu, du sida, et de la mal-nutrition.

La socialité se révèle-t-elle aussi dans ce que l'on mange? A Mada paradoxalement chez ceux qui le peuvent on y mange bien, alors que pour les autres le service est toujours le même: riz blanc matin, midi et soir. Vraiment bon. Et ça me manque. Comme les bruits de la vie, ces visages, ces contacts, ce jardin des délices, palmiers et cocotiers, chaleur et air, le vert dans toutes ses déclinaisons, les pastels du petit matin sur les rizières, la terre à bâtir cuite ou crue rouge, ocre ou marron, le Tilapia frit ce poisson d'eau douce avec patates goûtées poêlées, ou brèdes, un enfant abandonné au sommeil la peau à même le sol poussiéreux directement sous la voûte étoilée, cet autre qui regarde en silence le spectacle de la route comme de la rue, ce moineau de toutes les couleurs qui piaille au carreau, ces araignées géantes bariolées qui jettent leur filet qui s'immobilise dans l'air, ces barges flottantes "un cadeau des Russes"pour passer le fleuve, ces pistes de poussière rouge, ces arbres magnifiques palissandre ou eucalyptus, ces arbres du voyageur dont les feuilles servent de fontaines à eau puis de tôles ondulées végétales pour toitures sur des cases pliantes sur pilotis aux parois verticales de bambous démontables en cas de cyclone; ces feuilles de cannelle ou d'ilang-ilang que l'on froisse pour en extraire les subtils parfums comme il me manque ces frais poissons brillants qui se débattent dans la lumière d'un fond de pirogue à voile élégante et tendue de sacs plastiques cousus mains; comme il me manque ce poulet à longues pattes qui, sur la route, à la traverse d'un village qui déborde de vie, manque d'être raflé par le bras agile tendu et puissant d'un passager habile, malin, et probablement hilare d'un taxi-brousse bleu bondé à galerie chargée à ras-bord, qui file en bolide sur la route crevée.

Comme dans les marchés la senteur du mélange des épices, cannelle et vanille, et girofle, la variation chromatique des étoffes et soieries, broderies et papier fleuri, napperons et poupées expressives de tissus colorés. Et la correspondance sonore qui accompagne l'ensemble aux variations infinies, les textures de chairs et regards malicieux. Et l'art de la récupération, et les cornes de zébus accrochés aux murs en signe d'abondance: faut dire qu'à Madagascar 200 familles de plantes sont représentées sur les 400 inventoriées dans le monde, 12 000 espèces à fleurs dont 9 000 endémiques.

Enfin, comme je me suis plu à danser une soirée dans un café sombre où la musique malgache électrifiée jouée sans répit par un groupe de jeunes toniques achève chacun des danseurs interlopes, aussi ça me manque déjà.

DD

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