Certains événements d'ordre personnel, quand ils sont rendus public par la personne elle-même, tombent souvent comme piquets dans la soupe. Ce qui suit pourra donc vous en donnez le sentiment.

J'ai été ainsi très récemment invité à arroser l'anniversaire d'une amie, Rue Bergson à Saint Brieuc. Nous étions à l'ombre des petits arbres fruitiers du jardin d'Annie qui est contigu à celui qui fut le jardin de Louis Guilloux . Pardonnez-moi, mais cette situation m'est apparue émouvante. D'autant que, quelques heures plus tôt, je venais de lire le débat publié par le Nouvel Obs, entre Jean-Claude Guillebaud et Michel Onfray sur le thème : "Peut-on être nietzschéen de gauche ?" .

Bien qu'immergé dans la nature flamboyante de ce petit jardin ouvrier, hors de moi la tentation de restituer les forces obscures qui animent ce quartier, et cette maison dont la pièce de travail de l'écrivain se tenait dans les combles aménagés, ceux-ci étant éclairés par une lucarne-chien assis qui donne justement sur les jardins en question. J'imagine seulement son regard, quotidiennement, sa vie durant, dirigé vers ces petits jardins.

Propos de voisinage, selon les quelques anciens du quartier, quand le couple se chamaillait, pour des broutilles évidemment comme partout n'est-ce-pas, il s'engueulait fort, les sons émis par l'écrivain devaient glisser sur les semis, comme la fumée de nos saucisses-fermières qui se tortillaient les fesses sur les barbecues.

Louis Guilloux serait-il donc toujours d'actualité? Lui et Georges Palante, son prof de philo, voir pour preuve ce qu'ils en disent dans le Nouvel Obs. Guillebaud :"J'ai donc eu envie de creuser cette question, de me demander si l'on pouvait être nietzschéen de gauche. J'ai lu Georges Palante et son élève Louis Guilloux, mais en dehors de ça, je n'ai rien trouvé de vraiment convaincant." Onfray :"Il y a trois grands moments dans le nietzschéisme français, Georges Palante, en effet, inaugure le premier. Mais je vous rappelle aussi que Jaurès considérait qu'on pouvait tout à fait lire "Zarathoustra" à gauche en visant l'aristocratisation des foules. Ensuite, il y a Caillois et Bataille, qui ont le courage intellectuel de dépasser la lecture effectuée par l'extrème-droite en pleine période nazie. Et puis le troisième moment, le plus important, c'est Gilles Deleuze et Michel Foucault bien sûr."

C'est étonnant  de parler des vieux et de les re-solliciter pour polémiquer. Je me suis évertué à propager autour de moi mon étonnement sous les fruitiers, l'ombre ayant tourné. Rouge ...de découragement, je voyais la conversation à propos de Nietzsche, sombrée corps et larmes: "Nietzsche, un macho !" . Donc un tyran ! Pour faire court bien sûr. A la simple évocation de Nietzsche quelque part, tout s'enflamme encore de nos jours. Voyant la menace planée sur la bonne humeur générale, à mon initiative alléchée et selon l'avis unanime présumé de l'assistance entre-déchirée, il était temps d'arroser ça sous les fruitiers, une nouvelle fois. Pour que le calme revienne, que la saucisse descende, et pour mieux encore affirmer toujours notre force d'exister. Ce qui n'aurait pas déplu du tout, je suppose, à nos deux nietzschéens Briochins.

Deux ans avant sa disparition, en 1980, Louis Guilloux, franc-tireur humaniste, résumait ainsi sa vie: "Elle s'est déroulée pendant le siècle, c'est-à-dire deux guerres, des révolutions, des coups de fusil partout et la pauvreté, le chaos.". Et fidèle en cela à une pensée qu'il voulut insurrectionnelle, l'auteur du "Pain des rêves" qui écrira " Le Sang noir", oeuvre qui relate sur vingt-quatre heures les déchirures d'un solitaire qui, du fond de sa misère affective, ricane à la face d'un monde soumis à la guerre, ( portrait tout craché de Cripure-Palante ), Guilloux donc qui n'aura jamais abdiqué, disait aussi ces mots:"Je mourrai vivant".

Quand le soleil passa à l'ouest des fruitiers, nous sommes allés danser.

Autant en profiter à plein de ce jour férié, d'ici qu'on nous l'escamote sous l'alibi grossier de créer un fonds supplémentaire en faveur du Crédit Lyonnais, comme à propos des personnes âgées, par un tour de passe-passe scandaleux au profit du patronat comme cela vient d'être annoncé pour le lundi de la Pentecôte.

 

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