Garder notre raison d’être.

"Nous ne pouvons devenir des êtres de raison sans d'abord avoir gardé notre raison d'être" (Jean-Marie Delassus, philosophe et pédopsychiatre).

Raison d'être. Heidegger parlait de Dasein "mot intraduisible en français et qui signifie ceci: qu'il appartient à l'être essentiel de l'homme d'être, comme tel, ouvert à un monde (...)" explique Marcel Conche, qui l'énonce aussi ainsi" "(...) le Dasein n'est rien d'autre que l'Ouverture à l'être constitutive de l'être de l'homme." Et poursuit "Une telle Ouverture est niée par le pragmatisme, pour lequel nous n'avons pas affaire aux choses elles-mêmes, mais à ce qu'elles signifient pour nous en fonction de nos intérêts pratiques."

Décidé à pratiquer cette Ouverture en promenant mon magnéto durant les quelques jours du festival des Nuits Atypiques de Langon, où se mêlent les cultures du monde, j'ai cherché à saisir ce qui m'étonne. Et ce qui m'a saisi c'est non pas l'activité humaine, musicale ou militante du parc aux trembles que longe la Garonne où se tient le festival, mais le silence d'une maison dans la forêt, d'une vieille bâtisse sur la commune d'Uzeste aux vieux volets de bois épais, avec des colombes nichées sous les tuiles, une maison liée avec tout ce qui se trouve d'elle, sans déformer, sans violenter. Et ce silence dans la nature par ce pays gascon où le bois est roi.

Evidemment, vaguement ahuri ou décontenancé, oui, c'est le mot, comment saisir ce silence avec un magnéto? Prendre le souffle dans les arbres? Pas de vent. Prendre l'envol des colombes ou leur roucoulement grou-grou-grou? Pas significatif. Le chant du coq parfois? Cliché. Facile. Trouver un biais? je reste sec. Comment fabriquer un son à partir de ce silence de la forêt, cet instant de vérité. Pas d'illusion à en attendre, pas d'illusion d'un quelconque discours, pas l'illusion du paraître, du faire comme si, et comme ça en vertu du bien, etc..., ce silence de la maison de la forêt n'était rien d'autre que la vérité au sens Dasein, soit par quoi j'ai été saisi là, à quoi je me suis ouvert là. Au prix même de l'absence de document sonore pour l'attester, ce qui survient n'étant pas toujours enregistrable. Alors il convient de non-agir, c'est ce à quoi j'ai préféré opter qui n'est pas passivité, mais retenue, pour éviter de s'enfermer dans mes propres idées pré-conçues.

De Conche encore (Quelle philosophie pour demain?):"(...) il faut laisser les choses se montrer: qu'elles soient là tout simplement, comme si l'on n'avait rien à faire d'elles. Il faut -toute intervention ou action suspendues- une attitude quasi contemplative, oblative -comme si tout n'était qu'un paysage."(...)"Les choses qui sont là sous mes yeux sont bien réelles, ou du moins me semblent telles. Elles forment un ensemble qui me fait dire que je suis "au monde". Ce monde connaît les saisons: la saison de la vie-le printemps-, la saison ou les saisons de la mort. La Nature me paraît être la force universelle qui anime le monde." "La Nature -j'entends la phusis grecque-est une force créatrice de formes, qui, après toutes ses créations, est toujours autant capable de nouvelles créations (...)"(Confession d'un philosophe).

Etre "dans une attitude d'ouverture à ce qui se montre: le monde sur fond de Nature -donc en étant fidèle à son être essentiel, comme Dasein. Le but est seulement de penser, et de toujours mieux penser, non d'agir." dit Conche, qui poursuit: "(...) la Nature est ce qui s'offre à tous les hommes, quelles que soient les cultures, il est probable que les philosophies de la Nature, telles que celles des philosophes d'avant Socrate, doivent se rencontrer et avoir des points d'accord avec les philosophies ou les visions du monde que cette même Nature a suscitées ailleurs."

Eh bien, j'en étais là puisque sans que le sache auparavant, l'hôte qui m'hébergeait n'était autre qu'une artiste habitée totalement de la vision des indiens d'Amérique, et de leur univers symbolique proche de la Nature. Comme elle l'est des imaginaires bengali et africain qui trouvent écho en elle. Rêves de jeunesse ou de solitude toute seule. Ou d'osmose avec ce qui l'entoure, quand d'aucuns dans le village lui reprocheraient son manque d'ordre, une manière d'être vraiment. Peu de temps avant mon départ, à mon autre grand étonnement, puisque dès le festival terminé elle s'était empressée de décrocher ces mobiles faits d'une peau peinte tendue par un lassage à un cercle d'osier , et de les ramener dans cette maison de la forêt, elle me présenta des symboles amérindiens de sa fabrication qu'elle avait installé pour les Nuits atypiques justement. Merci pour cette rencontre, pour l'air doux, pour le lit, pour ces petits-déjeuners en plein air, et pour le miel de fleurs de tilleul. Et puis, il a été question de livre-objet, ce serait chouette. Bref, sensation de richesse, de profusion, pendant mon retour au pays du granit.

En vitesse, quelques confessions de Conche (Confession d'un philosophe):"Une philosophie de la Nature, comme le Site ou l'Englobant universels, doit pouvoir réaliser l'accord des esprits et, à l'époque de la mondialisation, permettre un oecuménisme philosophique";"Le sens des mots "être" ou "réalité" ne va pas de soi: la question de la signification de "l'être" doit être posée"; "Il y a, pour l'homme, de multiples manières d'être vraiment; l'homme, dans la vérité de son être, est causa sui"- ce qui, sous toute réserve, signifie: générateur de soi-même-; "La Nature est la phusi grecque; étant omnienglobante, elle comprend l'homme en elle"; "La Nature est à comprendre non comme développement, dévidage, enchaînement ou concaténation de causes, mais comme improvisation; la Nature est poète".

PS: Dans la chronique de la semaine dernière, j'ai manqué cette précision. J'épingle donc cette info: l'association Radio Chantepleure ayant été déclarée le 26 juillet 1981 à sous-préfecture de Saint Malo, ses 24 ans ont été fêtés par un émetteur neuf ! Maintenant, radiophoniquement il suffit d'un rien pour que les effets recherchés sonnent juste: changer les antennes qui tirent la langue!.

 DD

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