Voeux.                                                                             N°251

En interrogeant la science, nous pouvons aujourd'hui résoudre une quantité de problème et lever le voile sur ce qui, il n'y a pas si longtemps encore, nous semblait auréolé de mystère -et cela le reste pour le grand reste de la planète, p'tite planète. L'occasion de le vérifier m'en a été donnée malheureusement ce week end de fin d'année suite à l'hospitalisation d'un de mes proches: pompiers, hospitalisation aux urgences. Accident vasculaire -sans hémorragie-, artère bouchée. Rayon "neurobiologie". Pas vraiment un cadeau.

Mais certaines questions demeurent ouvertes, parce qu'elles n'admettent aucune réponse définitive. De siècle, en siècle, de génération en génération, ces questions ont toujours accompagné les hommes et sont au cœur de maintes situations auxquelles nous sommes chaque jour confrontés. Elles concernent la mort, donc la vie.

Ces situations vécues dans l'urgence nous apprennent à les poser et à réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons et sur la signification qu’il a pour nous. Sur sa propre existence comme l'indique cette citation de Santayana: " Le point culminant de la vie est la compréhension de la vie. "

À notre époque, celle des grandes découvertes techniques dans le monde de l’accélérateur de particules, sous le règne d’Internet et de la télévision numérique, etc..., ces questions demeurent les mêmes qu'à nos origines. Quand tout le monde semble ne plus vouloir que des solutions immédiates et préfabriquées, toute cette inquiétude reste complètement intacte depuis des siècles. Question humaine ouverte et sans réponse.

Le hasard nous portant dans sa paume, au constat de l'IRM, l'imagerie médicale du cerveau pratiqué sur cet homme âgé qui m'est proche, la lumière des neurones s'éteint quartier par quartier. Puisqu'ainsi l'horloge menaçante clique dans la tête, s'ouvre le gouffre, le grand vide où l'invisible se meut. Qu'est-ce que l'AVC? l’accident vasculaire cérébrale correspond à un arrêt brutal de la circulation sanguine au niveau du cerveau. Résultante: paralysie du côté droit: lèvre flottante, paupière éboulée, regard sans souvenir, bras inerte, pied gelé. L'inutilité accablante des gestes rappelle la densité accidentée des vieux arbres marqués par l'âge.

Dans ces salles il s'agit d'affronter simultanément la vérité des émotions et l'anodin. Quelle heure peut-il être...Ce n'est pas vraiment la question. Juste ce qu'on se dit par habitude, une sorte de réflexe. De toute façon il est tard. Trop tard pour un tas de choses. Les dialogues sont courts, quelques monosyllabes qu'on échange sans regarder son interlocuteur.

Froideur fonctionnelle des salles et lumière qui fait le teint blême. Tout y a l'air simple, les rôles si bien distribués. Ici la réalité de blanc liquide paraît presque vierge. De ce qui nous entoure, rien qui vaille la peine de s'y attarder. Pourtant, c'est l'essentiel de la survie, sur-vie, la concentration des forces et de son énergie, son intelligence et son savoir accumulé au fil de l'humanité.

Des chaises. En attente. Là. Prêtes. D'où qu'on vienne, un temps de répis possible. Qui vous disent que la rencontre avec la réalité est inévitable, et que la nature de cette réalité est incompréhensible. C'est un fait brut, lourd. Aussi accueillant qu'une chaise vide.

Ma main me touche le front. Que dire? A mon retour de l'hôpital j'ai cherché à comprendre chez Fernando Savater comment "Penser la vie": "Acculés par la mort, nous devons penser la vie. La penser, c’est-à-dire : mieux la connaître, mieux connaître son contenu et sa signification. Nous avons de multiples sources de connaissance, mais toutes doivent passer par le crible critique de la raison, qui vérifie, organise et cherche la cohérence dans ce que nous savons… même à titre provisoire. Mais la vie est pleine de questions. Par laquelle commencer, après nous être demandé comment y répondre? La première de toutes peut bien être : qui suis-je? Ou peut-être : que suis-je? ". A cette lecture je reste circonspect.

La question de l'homme est quand même conditionnée par un organe: son cerveau. Là, ça change beaucoup de choses. Se pose la question éthique. Face à l'image dégradée, face à la déchéance. Quand l'hémisphère gauche est atteint c'est la partie droite du corps qui ne fonctionne plus, ou inversement. Si dans la vie courante cela entraîne des séquelles elles ne sont pas que physiques, mais mentales aussi dans la compréhension des choses.

Est-ce la vie ou est-ce la mort; est-ce encore de la vie ou est-ce déjà la mort? D'autres questions et doutes surgissent: médicaments ou pas médicaments? La recommandation des toubibs auprès des proches qui accompagnent le malade est claire: pas stresser le malade! Ce n'est pas facile pour l'entourage car tout est devenu différent, après avoir vécu d'une certaine manière et dans une certaine logique, après avoir partager une vie durant des représentations communes. De plus, en deux ou trois faits l'on observe que rien n'est adapté pour les gens qui ne sont pas valides physiquement. Mêmes choses sur les questions relatives aux démences et à la maladie d'Alzheimer: perte de notion de temps, perte de mémoire, perte de la reconnaissance, perte du langage, bref de la notion de tout, et de la participation, l'échange entre les êtres est bouleversé, tout est d'un coup changé. Par démence on entend en médecine un état acquis de défaillance de l'esprit.

Ombre ou image, où se situe la frontière? Que dire? une parole naturelle ou le silence. Il me vient à l'esprit cette toile du peintre Albert Dürer, vue en avril dernier au Museu nacional de Arte Antiga de Lisbonne: Saint Géronimo. Cette scène où ce docteur Jérôme, vêtu de rouge, se tenant la tête, la mine absorbée à l'étude du crâne, a le doigt pointé sur la mort. Voilà, oui, demandons aux artistes, poètes, musiciens, peintres de s'équiper en urgentistes frontaliers.

Dans les ruelles de l'année nouvelle je vous adresse cette autre formule de grande sagesse populaire que je suppose plus vieille encore que l'invention de la roue: Bonne année et bonne santé !

D.D

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