Contrat santé .

Selon une distinction de base d'Aristote l'action n'est pas seulement une option et une décision (ou délibération), elle peut aussi être une création: ce n'est pas seulement la pratique qui guide notre vie: c'est aussi la "poétique" qui produit des choses et transforme la réalité.

Ce que je comprends: pas d'action sans choix, sans décision, sans poétique. Ainsi la poétique accompagne toute action. Je vous fais part en conséquence d'un témoignage personnel: la vulnérabilité humaine de personnes dépendantes.

Pas commode à cerner le coin poésie dans un tel programme pas réjouissant, me direz-vous. Premièrement, ce qui est poétique n'est pas obligatoirement guimauve, joie et petites fleurs des champs. Rien de neuf à ce sujet.

Saisi par une proche parente j'étais amené ainsi ce jour à m'occuper des affaires des autres, qui me regardent quelque part quand même. Il s'agit d'assurance, de contrat d'assurance santé de peronnes âgées pour être clair. D'un contrat d'assurance de protection réciproque, pour une invalide vieillesse en passant par mille contretemps qui accablent les plus âgés.

L'abandon des plus faibles quand ils ne guérissent pas assez vite étant à craindre des compagnies d'assurance, une brutale augmentation de la prime annuelle avait soulevé chez la personne qui m'est proche, une vraie peur avec pour effets immédiats maux de ventre, diarrhée, vomissements et pleurs dans la nuit. Désemparée fut-elle par sa signature précipitée au bas d'un nouveau contrat portant l'appellation "souscription d'un nouveau contrat santé solidaire". Cette signature engageant le couple dans la demande express de résiliation des garanties soins actuelles, à effet du jour de réception, de déclaration de prise de connaissance de la fiche d'information concernant la nouvelle garantie complémentaire, à recevoir dans les jours qui suivent, avec tous les éléments contractuels constituant un nouveau contrat santé solidaire. Mais dont on ignore la substance à la date de la signature de l'engagement à dénonciation. Bref, je n'ai moi-même strictement rien compris, sinon qu'il s'agissait là de la signature d'un chèque en blanc accordé sans la moindre explication à la société d'assurances.

Autrefois, l'année dernière encore, ce type de contrat était traité par un agent de la compagnie qui se rendait sur place, garait sa voiture près des oeillets-dindes, se brossait les semelles sur le paillasson, s'asseyait poliment, sortait son boîtier à lunettes, posait au sol son cartable, en sortait un dossier, caressait prudemment le chat, puis discutait à la table, expliquait. Un échange existait. Et on le sentait. Probablement que tout n'était pas parfait, mais cela rassurait parce qu'on s'était expliqué de vive voix. Ce service de "proximité" a été supprimé au profit d'un numéro de téléphone et des permanences à Rennes à 45 kilomètres. Ce qui pose quand même quelques problèmes pour ce couple de gens âgés de près de 80 ans qui n'est plus en mesure de prendre le volant. Peut-être bien que l'année prochaine ils seront invités à télécharger via l'internet le fichier d'annulation du prochain contrat. Qui sait?

Bref, une discrimination! Autrement dit, l'accès au partage de l'ensemble des prothèses librement choisies et inventer par l'homme pour résister, du moins, en partie à son destin, est mis à mal par des faits d'une banalité sans nom.

Après avoir signé dans la précipitation par crainte de ne plus avoir d'assurance, ou de ne plus avoir les moyens de suivre les hausses de prime concernant les soins, la "raison" lui est revenue dans la nuit. Il est donc quelque fois possible que l'instinct à identifier les dangers soit encore vivace quelque soit l'âge au grand dam des actionnaires.

Edgar Morin, je crois, ne voit pas dans les êtres humains d'aujourd'hui le simple résultat de l'évolution biologique, mais plutôt l'oeuvre d'art créée par l'aptitude pratique des ancêtres. Ce que nous sommes est donc le résultat de ce qui a été façonné par nos parents au fil du temps: la connaissance médicale, la qualité des soins, l'accès à ceux-ci, la protection réciproque (sécurité sociale, mutuelle, et assurances), par exemple. Entre autres avancées, en combinant l'ensemble a donné ce que nous sommes.

Et qu'on soit égaux dans le partage réciproque de ce qui a été inventé au fil du temps pour résister en partie à notre destin, cela s'appelle encore poétiquement la solidarité sociale, soit palier nos manque et faiblesse par l'entraide réciproque. Pour la fraternité humaine. C'est une oeuvre d'art qui s'ignore trop en ces temps de confrontation à une société dans laquelle toute poésie est considérée non-rentable, risible, inutile, donc prohibée.

Parce que dans tout ça il y a autre chose que du fonctionnel, du fric à prendre, du résultat, du comptable et du placement financier, du palpable. Alors comme convenu et promis je me suis rendu à son cabinet rennais. Pour plus d'explication ça  va de soi. Pour rassurer aussi. Car pas question qu'on retourne à l'état d'esclaves offerts au plus ou moins offrant, ou à ce qu'il reste d'assureurs encore intéressés par des petits vieux sans grands revenus qui coûteront plus qu'ils ne cotiseront.

Si le problème après m'être informé abondamment auprès de la dame qui gère le dossier, s'est avéré en soi fort dérisoire puisqu'il s'agit au final d'un ajustement pour une meilleure prise en compte et donc d'une amélioration de la situation, l'inquiétude qui submerge à ces moments là m'a renvoyé illico-presto à la vigilance et à l'entraide que mes proches attendent de moi aujourd'hui. D'aucuns -et je les emmerde-diront avec une formule pas poétique du tout, voire même totalement destructrice à l'égard de toute manière d'agir de façon fructueuse, inventive et féconde, qu'il s'agit là d'un fait courant de prise en charge inter-générationnelle ordinaire.

D.D

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