Lieu-dit.                                                                                        N°230

Quand je me penche sur mon enfance, je ne dispose pas d'un grand nombre de souvenirs personnels. Un peu, d'accord. On voudrait que la mémoire nous révèle un parcours existentiel, un roman familial. Et chacun de tenter d'exhiber telle ou telle anecdote. Mais bon il arrive aussi à bon nombre d'entre nous de bricoler dans le minuscule.

Alors la solution possible c'est de s'y mettre à plusieurs. Et de profiter également de ceux d'amis proches. Comme le village et l'enfance ne sont jamais loin du récit, mes pérégrinations estivales des jours derniers m'ont ainsi conduit à accompagner l'amie Françoise de Lieux-dits sur les traces de sa souche maternelle périgourdine, à la recherche précisément d'un bout de terre dont elle se sait depuis peu l'héritière.

Un fragment de paysage. Une friche, niche riche de végétaux et compagnie. Qui dilate le regard quand on le cherche avec la curiosité d'explorer l'endroit qui est circonscrit à Saint Cernin de Labarde, village qui se situe à peu près à six-sept kilomètres d'Issigeac en Dordogne. Bref, loin des routes des plages.

L'univers extérieur fut contrôlé, capté, désigné, dès notre descente de voiture: le degré d'humidité, la qualité de l'air, la température. Mais il est vrai qu'il y pleuvait comme vache qui pisse, et que nous n'avions pas prévu cette indélicatesse atmosphérique. Puis à la fois grange et maison, lavoir et haut mur de soutènement, abri des hommes, des bêtes et du foin, bâtisse des grands-parents intacte, bien carrée sur ses assises, ouverte sur le sud, qui se réjouira du soleil retrouvé après notre visite. Puis encore l'étrange silence du village par un après-midi de juillet, qui nous écoutait vaquer comme il laisse être les impulsions de la nature, poussant la discrétion jusqu'à paraître somnoler. Seul l'âne gris trempé en chair et en os, nous salua. Puis dans la brume la pente du chemin communal et les grands arbres souverains qui le bordent.

Cette joie si pure de participer à cette recherche personnelle qui n'était pas la mienne n'était nullement de convenance, mais devenait un voyage avec l'appréhension authentique de ce pays qui n'est pas le mien, mais celui de notre amie. J'avoue que j'étais heureux que le lieu se trouvait à sa place attendue conformément à ses souvenirs d'enfant, sans bévue. Ne recelant aucun mystère. A ses images qui m'ont mis en appétit ou en harmonie, je ne mettrai pas l'accent, car Françoise n'a pas celui d'Issigeac même à travers le plaisir de dire, de raconter, d'avoir très peur ou d'espérer follement.

Dans le chemin boisé qui descend du village à la rivière La Conne -c'est ainsi qu'elle se dénomme- nous avons eu le bonheur de vivre ensemble cette expérience, celle d'un enfoncement dans le vert ou dans les mots ou dans les âges. Dans le pays. Le sien. D'une diversité qui la vallonne, qui lui assure de l'ampleur, qui augmente, en quelque sorte.

Trempés comme des soupes en attendant que la flotte cesse, nous nous sommes mis à l'abri sous le lavoir du village et les souvenirs que Françoise nous égrainait de Tonton Robert qui était resté sa vie durant là à la ferme, en vieux gars. Avec en tête, en arrière-plan, l'image que l'on s'était arrachée au "vilain temps" un instant avant, celle de Posteguet, cette petite bâtisse d'architecture locale très ancienne, à la sortie d'Issigeac en direction de Saint Cernin, symbole du temps de Résistance quand son père breton d'Evran refusant le STO s'engagea dans les maquis de la Dordogne, où par l'occasion il y courtisera sa mère. Visite et diagnostic technique imprévus de la bâtisse: Posteguet est à vendre, il est sain, propre, au sec, hors d'eau grâce à ses vieilles tuiles d'origine, les murs à la pierre "sauvage" de calcaire doux patiné par le grand air sont sans désordre structurel, il présente une grande surface au sol, sa charpente médiévale en chêne est magnifique. Imaginons maintenant que la vieille vigne qui y réside accrochée à la façade se souvienne des tours de garde et par moment des airs d'accordéon joués à son pied par ces jeunes garçons courageux réfractaires de dix-huit ans...

D.D  

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