This melody. Dans une rue parisienne, un peu paumé hier je sors ma carte des arrondissements, lève le nez au niveau des plaques de rue pour saisir le nom de l'endroit dans lequel je dérive; passe une dame d'un certain âge, vieille habitante apparemment de ce quartier aisé, toute poudrée et fraîchement agencée, s'adresse à moi en me demandant aimablement si je cherchais ma direction. L'on se regarde, je lui pose le problème et elle m'en donne la réponse avec plaisir. Plaisirs réciproques. Je n'ai pas retenu ce qu'elle m'a dit, restant sous le coup de ma surprise, et du plaisir procuré. Je lui ai adressé en retour un grand merci poli et pris la direction indiquée par son bras. Me repaumant au premier coin de rue venu, heureux de cette entraide et solidarité permettant à l'un et à l'autre de rompre peut être une certaine solitude. Plus tard dans un square paisible. Deux SDF discutent et blaguent comme entre collègues avec l'agent municipal d'entretien des espaces verts de la Ville de Paris. Je m'assois sur un banc public libre. L'un des SDF quitte le banc, vient à ma rencontre, me chine une clope, on discute trois brins. Je lui demande l'heure. Il n'a pas d'heure, l'instant est sympa. L'agent municipal s'attaque à la tonte de la pelouse. A son tour, je lui demande l'heure. Il me répond qu'il ne l'a pas, qu'il n'a jamais l'heure, qu'il travaille comme dans les champs, sans l'heure en se guidant à la seule position du soleil. Lui: "Ici, c'est un champ. Dans les champs on n'a pas d'heure", moi: "Vous terminez à la nuit alors ?", lui:"Vous rigolez, faut pas exagérer quand même!". On rigole tous. Sur ce bout de pelouse, on s'y croit comme dans un champ. Cela se passe dans le 18ème et c'est peu de chose, et c'est vachement bien. Pourquoi aurions-nous l'heure après tout quand ça donne de telles occasions pour rigoler? Le SDF, l'agent en tenue verte et moi-même n'avons jamais l'heure, on se marre. Cela dure quelques minutes et en fait ces instants sont un bonheur. Dans le flux des hasards, ces instants personnels éternels... Au déjeuner, dans une brasserie. Les tables sont serrées, très serrées. La proximité des tables brise l'espace habituel consacré à son intimité. Il aura suffit d'un prétexte, je ne sais plus lequel. Et la conversation jamais engagée habituellement avec le voisin d'une table si proche, démarre avec plaisir et emballement réciproque. C'est une jeune habitante du quartier, qui a la chance de travailler et d'habiter dans ce quartier de Denfert-Rochereau, rue Daguerre. Elle mange chaque midi pour 14€, alors que son ticket de repas remboursé n'est que de 4€50. Dans le tourbillon de la conversation imprévue, avec cette parole qui va d'une table à l'autre, elle est de l'Indre dit-elle et bosse ici chez un concessionnaire d'automobiles; elle est propriétaire avec son ami de son logement qu'ils peuvent se payer parce que justement ils n'ont pas de voiture... A ces deux tables qui se frôlent, une rencontre donc. Un contentement. D'habitude c'est le samedi qu'elle mange dans cette brasserie, alors j'en déduis que cette information donnée est une invite à se revoir. Une rencontre rapide et pure, dont l'être intime garde le moment de bonheur. Hasard de rencontre...Elle a lieu entre les égaux, égo et alter-égo se rencontrant tout simplement par ce qui fait d'eux des hommes, abstraction faite des rôles sociaux, des rapports de pouvoir, de l'intérêt bien compris. Nul déterminisme n'est à convoquer ici, la propension des êtres à se rencontrer met en jeu leur liberté la plus naturelle. L'importance de la parole et du regard échangés, adressés à l'autre. Un échange de service? non, ce n'est qu'une banalité, ce n'est rien qu'une banalité, mais c'est tout. Car tout change à cet instant. Pour chacun, c'est un instant personnel d'immortalité. Ce n'est pas de l'illusion, ce n'est pas faux, c'est agir à propos à l'inédit d'une circonstance, l'originalité d'un moment. Il faut que nous sachions que, à un moment donné, nous engageons notre vie, d'autres vies, souvent sans le savoir et sans le vouloir, par la parole et le regard. C'est un beau risque à courir. Dans l'errance et l'incertitude, dans la dérive d'un parcours, la parole indiquant ce que peut être pour l'humanité toute entière une solidarité sans finalité autre que le bonheur de vivre ensemble, librement. Dans une telle perspective, désintéressement et intérêt se concilient parfaitement. "Ce n'est rien, tu le sais bien, le temps passe, ce n'est rien". Et c'est simple comme bonjour! Mais c'est une lumière des cervelles, un rayon qui réchauffe la boîte à cauchemars, qui réveille le sourire, qui sèche les joues parfois. Nous sommes arrivés à ce point de la conscience où nous ne nous rendons pas compte qu'une parole change l'instant, et s'inscrit en soi, et aussi en l'autre éternellement. Par la bouche et le regard. Un rien, un rien. N'oublions pas que cette bouche parle, et ce qu'il y a de beau, de très beau, c'est que ces paroles sont suivies de silence. Pas du grotesque du déballage, ce n'est pas de ce déballage verbal égoïste dont je cause, c'est de cet instant individualiste, au sens d'individu à individu. Une mélodie qui se répand dans la vie quotidienne où la poésie et l'espièglerie donnent de la sève à la vie quotidienne. Comme pour tout ce qui est vivant et tout ce qui est humain. Le reste renvoie à la profondeur humaine, profondeur de la préhistoire, là où a jailli le langage, dans les profondeurs qu'est le cerveau et l'esprit humain. C'est un langage poétique, pas vraiment rationnel, pas plus pratique, voir un peu technique quelque fois, même si l'échange prend prétexte de l'un ou l'autre de ces domaines, il s'agit peut être là d'un langage mythique, magique, symbolique, fait d'un halo de significations qui entoure chaque mot, chaque expression. Langages juxtaposés, mêlés, précis sur l'état où nous percevons l'instant. Ce langage qui unit confiance et distance, c'est le tissu de notre vie. La vie nous semblait une chose banale, évidente, mais la vraie nouveauté naît toujours dans le retour aux sources. Ici, il n'en découle non pas plus de paix intérieure, mais un enchantement, un instant illuminé et clair, la source, l'auto-institution libre des êtres est dans cette polyphonie. Ce mammifère là, l'homme, vit ainsi. De la chaleur et de ce langage humain qui permettent de dire des mots gentils. Si sur le désordre de l'esprit, Castoriadis nous a dit "L'homme est cet animal fou dont la folie a inventé la raison.", Etienne Roda-Gil, poète-parolier décédé lundi, annonçait "Sans les mots, les corps ne bougent pas". Ou ceci par Jacques Bouveresse, philosophe: "...la conviction, à laquelle Wittgenstein est resté fidèle jusqu'au bout, que le but de la recherche philosophique est simplement d'accéder à la vision de quelque chose qui est en permanence devant nos yeux et que seules sa trop grande familiarité et son extrême banalité nous empêchent de remarquer." D-Day |
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