Sauvette.                                                                              N°217

De retour de Lisbonne, que serais-je devenu si j'avais été privé de la France? Voici autour de quoi je m'à-demi-somnolais dans mon fauteuil d'avion en même temps que je voyais le soleil décroître. Dois-je avancer que j'aurai pris goût à l'aventure? j'ai peine à le croire. Même après avoir visité à Lisbonne nombre d'expos qui nous parlent d'hommes qui n'hésitèrent pas, autrefois, à s'embarquer pour des terres lointaines et dans des conditions précaires-à des fins pas très claires.

La rapidité et la multiplicité des communications ont, sans aucun doute, raccourci les distances, comprimé l'espace-temps; du même coup, celui qui s'expatrie demeure à quelques pas de son pays qu'il a quitté. Mais on peut fanfaronner, n'empêche chez moi la pensée du retour est bien là.

En d'autres temps, celui des colonies, beaucoup savouraient la chance qui leur avait été offerte de commencer une nouvelle vie. Et aussi je connais quelques jeunes expatriés assez récemment à Londres et sa banlieue proche qui s'accrochent coûte que coûte à cet espoir. Ma prairie me vaut quant à moi bien plus que tout dépaysement.

Quand je quitte mon lieu ce n'est pas seulement parce qu'il me prend envie d'aller en voir un autre, mais parce que, par ce mouvement, ces déplacements, je sais que je m'approche d'une autre manière de voir.

Donc d'un lieu sans cesse perdu et retrouvé. Ainsi, même si je me sens dans le même temps un peu étranger à toutes choses, assez loin du monde et des hommes, j'ai un plaisir égal quand se révèlent des terres et des villes inconnues bourrées de places et parcs, de collines habitées d'où se jettent des parlers, des voix qui s'entrecroisent, une langue de la rue, une langue qui sans doute ne s'écrit pas, qui s'échappe des fenêtres étroites des maisons des quartiers d'Alfama ou du Bairro Alto à partir desquelles des femmes accoudées à de petits coussinets de couleurs s'adressent la parole d'un côté à l'autre des ruelles qu'escaladent des tramways en bois, qu'à retrouver mon lieu, avec ses arbres, ses herbes, sa terre. L'émotion est là aussi intacte quand en tout début mai apparaissent pressées d'apparaître les fleurs des lilas, ou des pommiers.

Ce jaillissement des couleurs, et des sons, dans le sud d'abord à la fin avril, puis dans le nord, ici, en tout début mai, c'est quelque chose de grandiose quand même. Se réjouir à deux endroits différents de la planète de la poussée vitale de la nature, et du bazar sonore qui va avec les premiers chaleurs, est étourdissant. Et c'est en me rendant à la sauvette de-ci de-là, de me jouer de ces paysages dans une espèce de dilettantisme, que je nourris aussi le sol de ce lieu. Le mien. Sans se résoudre à n'être que ...le mien. Lieu-ouvert-à...tout ce qui sera capté, butiné, glané durant ces heures libres de séjour en un autre éco-système où certaines représentations communes ou normes sociales diffèrent, où émerge une autre lumière, l'enrichit, lui donne corps, l'étoffe, le bâtit. Et petit à petit, de départs en retours, de frottements, frôlements et glissements, s'esquisse par mon regard nouveau, un micro-regard, une micro-observation, le lieu qui est le mien.

Qui comme chez l'oiseau, s'étoffe et se construit par brindilles rapportées. Et d'un peu d'argile ou de bouse. De quelles brindilles, de quel liant? Ah! c'est l'énigme de la fin avril et du début de mai.

D.D  

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