Le Gall.

On ne pense jamais tout seul, mais personne ne peut penser à notre place. Ni à partir de rien, mais pourtant toujours à neuf. La chance c'est quand on nous pousse. Dans cette nouveauté-ci, je place la peinture de Philippe Le Gall. Et à son insu, je lance un défi, une provocation: improviser à partir de ses toiles.

Du "refus de tricher avec le réel" (Paul Rebeyrolle), ces toiles-ci m'en parlent. Ce que j'avance, ce que j'en dis, c'est qu'elles me saisissent, me déroutent, comme un éclat d'un autre moment d'art.

Personne ne tient la vérité, c'est toujours elle qui nous tient. Et la vérité est un signe féminin dit aujourd'hui Alain Badiou, après Platon. Ces toiles-ci me parlent de vérité, jusqu'à me lâcher de ce "Tout est là". Des figures féminines qui s'écrasent pour certaines contre des murs, contre des parois. Contre le mur des opinions ruminantes j'imagine, et la douche tiède de l'ennui.

L'impératif éthique d'un peintre, ou de tout artiste ou de tout philosophe, est de redescendre au fin fond du trou à rats. De parler à ces rats. D'amener ces enchaînés du fond du trou à la lumière, sans ménagement et transition, brutalement. Afin qu'ils reconnaissent sous leurs yeux la vérité vivante en eux. Processus d'extraction chez l'animal humain en proie à la vérité. Souvenons-nous du mythe de la caverne de Platon. Le Gall y est retourné pour nous rappeler à la vérité.

J'imagine. Et l'énonce en vrac. Par de grands Nus la vérité nue s'y présente nue. Pas se représente, cette précision est d'importance, car Le Gall présente le réel cru. Vif. Pas de discours, pas de concepts, pas de représentation -qui déchire l'humain de son animalité- dont se nourrit grassement le clergé vulgaire des arts. Par le fait du nu s'impose la présence pleine. Puis sous sa totalité absolue, au sein même du sensible, du plus proche, du plus sensible, la vérité présente, nue, impose, assène sa violence à l'oeil visiteur.

Sur chaque toile figure l'instant, l'irruption de l'événement. Ce qui advient de présentation: ou le cru, vif, cabossé, avec ses giclées d'hémoglobine parfois, ou la tendresse infinie de la maternité, ou ses corps quelque fois sous torsions des pieds aux poings, tout nous rappelle notre animalité, en acte. Bref, l'harmonie des contraires comme le disait Héraclite.

Mais la puissance d'une vérité est aussi son impuissance. Qui pourtant, dans ces toiles, y perçoit un désastre de la vérité? L'éthique de la vérité ne serait-elle pas toujours peu ou proue combattante? Ces toiles-ci m'en parlent. L'ensemble qu'elles forment affûte son unité, une unité de l'apparaître et de la réserve, du voilement et du dévoilement. Vois ces compositions de voiles bleus. Vois ces dos, vois le creux des reins, vois les gros pieds et  grosses mains de Terriennes, vois la chair nappée de bleu, vois le sang chaud bleu, rouge, jaune, vois ces tensions, vois la force, vois les nus dressés dignes scrutes-y des indices, vois les couleurs lavées d'un bleu travaillé, fondu, dilué, ou lumineux, vois la force peinte, vois la force bleue. Vois les postures sexuées, alléchantes formes pour mieux montrer l'essence, vois les articulations, vois le manifeste: l'affirmation.

L'éthique des vérités est-elle ascétique? Ce débat est, depuis l'aube de la philosophie, essentiel. Appelons "renoncement" qu'il faille en rabattre sur la poursuite de nos intérêts. Philippe Le Gall tel qu'il se sait en témoigne, chez lui, en son antre ordinaire d'animal humain -sa cuisine-atelier-, par tempête sous crâne de breton en proie à ses "moi" des profondeurs. Y a-t-il renoncement quand une vérité ainsi le saisit? "Sans doute pas, car cette saisie se manifeste par des intensités d'existence inégalables." dit Badiou.

"C'est le nu qui fait l'essence." dit François Jullien dans son dernier ouvrage (Le Nu impossible). "L'Essence de la Beauté (Vénus), ou de la Vérité (chez Botticelli, etc...), ou même de la Vertu (le Corrège). Cette quête de l'essence n'est pas figée, les chemins sont toujours à inventer(...)". C'est pourquoi chez Le Gall, la Vérité se montre combattante.

Allant jusqu'à l'exprimer sous formes contraires - la sagesse tragique des Grecs-: maternelle allaitante dans sa toile la plus connue, ou foetale recroquevillée dans la plus énigmatique d'entre toutes. Ou dressée dominatrice, ou cassée blessée. L'essence de la vérité c'est la capacité de rendre présent. C'est un corps, une apparence, une ombre de plus.

Un classique alors? Jullien nous dit " Tout désigne le Nu comme un phénomène qui a si bien collé à la culture européenne que nous n'en sommes jamais sortis. Tant il relie l'Occident d'un bord à l'autre, d'une époque à l'autre, et a servi continûment de base dans la formation des Beaux-Arts. L'Eglise a pu rhabiller le sexe, mais elle a gardé le nu."

Ce que j'avance sur la peinture de Philippe Le Gall n'engage que moi. Ne l'engageant nulle part. Car ce quêteur de sens travaille l'énigme du réel. Retenons que Le Gall, outre son "amour des formes belles et libres", a travaillé au Japon, longtemps, trois mois par an durant 15 ans. Il y a peint l'eau. Une énigme, l'eau. Et ce qui s'y reflète...

Quand un peintre peint un nu, il le pose en objet. Pas chez Le Gall qui trouve en ce corps vibrant comme l'eau sa vérité.

Ce que j'avance, ne l'engageant nulle part, c'est que ses toiles m'amènent à dire. Et ce qu'il m'est donné à dire encore grâce à cette énergie qu'il m'offre, c'est que dans les nus féminins peints par ce breton j'y vois moi en plus deux fois la métis(se). D'abord au sens de Julien Clerc "Matez ma métisse Ouh ! Ma métisse est nue Ouh ! " Puis celle au sens de ce savoir multiple, bigarré, cette intelligence polymorphe, ondoyante, subtile, mensongère, que les Grecs ont appelé métis, et qui fait dire à Jean-Pierre Vernant: "La métis, c'est le moyen par lequel les hommes faibles, démunis, parviennent à être en réalité très forts. Intelligence ondoyante, fugace, comme le monde dans lequel les hommes sont plongés."

Ce que révèle Le Gall sous ce thème sans cesse ré-ouvert, sans cesse sur son chevalet?: la vérité est vie et rien de plus.

DD

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