A l’enfant qui est en vous . Je pense à la marelle avion, à cloche-pied, à cloche-patte, tu gravis tous les échelons, jusqu'au ciel! Pas le droit de mordre le trait blanc ni de perdre l’équilibre…incroyable discipline et ça nous amusait ? Les garçons étaient moins habiles pour positionner leur palet dans la bonne case et pour garder l’équilibre qu’ils gardaient à grand renfort de moulinets des bras sous les rires aigus et surexcités des filles…par contre pour bondir d’une case à l’autre quel envol ! Bon des conneries. L’intéressant bien sûr c’est le saut et le ciel ! Je pense à l’enfant qui est en moi. Deux fois par an, nous allions nous approvisionner en cuir. Pour s'approvisionner en peaux de vache, nous y allions en 4 cv. Mais dans deux directions opposées. A la tannerie de Bécherel, par l'une; de Fougères, pour l'autre. Le temps de soupeser, de tâter les peaux, de vérifier si elles n'avaient pas d'accrocs, d'éraflures et de balaffres causées par les fils barbelés, de blessures, de cicatrices, de vérifier encore si la peau n'était pas creuse à certains endroits, de l'étirer pour le voir, d'en apprécier la fleur, d'estimer combien de tiges allions-nous en sortir, la tournée durait presque la journée entière. Nous tâtions aussi de la vachette, pour les chaussures basses et les sandalettes. Ou petites bottines. Mais de bonne heure, dès notre arrivée, à la fraîche, nous allions jetés un oeil à la tannerie près de laquelle s'écoulait la rivière, voir les peaux mariner dans leur saumur et rencontrer son propriétaire, qui ressemblait quelque soit le lieu à Orson Wells, le grand acteur américain qui fascinait mon père. Une tannerie c'est connu, ça ne sent pas la fleur des champs, la violette, ça pue vraiment loin à la ronde comme un abattoir, mais dès le matin, ça peut assassiner une jeunesse ardente pour longtemps. Prix payé. Puis après s'être enfilés les bocks et la limonade, et les casse-croûtes enroulés dans leur torchon, au retour, mon père au volant de la 4 cv bleu marine au front de taureau, mon grand-père assis à sa droite qu'avait tout noté, l'un et l'autre fumaient comme des sapeurs, et moi, à cette époque, tout petit ouistiti bercé par leurs paroles, le sommeil m'avait pris à l'arrière de la diligence, sur les peaux de bisons. Ou de panthères. En chemin, l'air y était doux. Une aventure, toute une aventure, petite microscopique, commune, périmée comme d'un autre âge, ou d'aucun âge comme en Afrique, et pour en ajouter au ridicule, une aventure sans doute un peu vieux jeu. Dans les interstices d’une société, se déploient quotidiennement des activités semblables qui sont une richesse et une fin par et pour elle-mêmes. Dont la production est le produit. Le produit concret d’une activité multiple. Et à la multitude d’acteurs. Je pense à l’enfant qui est en nous. Apprendre, juger, analyser, raisonner. Liaisonner, renverser, anticiper, mémoriser. Toucher, soupeser, démonter, salir. Calculer, interpréter, comprendre, imaginer. Maquiller, dessiner, détourner, apprendre à dire. Conserver longtemps dans la rétine, faire face à l’imprévu…, l’intelligence, comme un trait lumineux, est un ensemble de facultés indissociables les unes des autres et irréductibles les unes aux autres . Elle ne se déclenche, cette intelligence, ne se développe et ne prend un sens que si la mise en œuvre de ces facultés est requise par la poursuite d’un but : par un projet, un désir ou un besoin. Car devant sa télé, à moins de la démonter, de la dépanner, ou de la mettre en panne, le bilan des séries, des jeux et des infos qui tournent en boucle n’est pas fameux. Elle est inséparable, cette intelligence, de la capacité de faire face aux sollicitations, aux difficultés, aux menaces du milieu de vie, par le développement d’habilités, de savoirs corporels, de curiosités et de sensibilités qui déploient le monde sensible. Qui le déploie en organisant et en différencient la spatialité. Et la temporalité, et l’inépuisable diversité des qualités sensorielles et formelles. Elle est inséparable aussi de la faculté de se confronter et de communiquer avec les autres. Inséparable aussi de comprendre intuitivement leurs intentions et leurs sentiments, en quête fébrile d’hypothèses, à l’affût de la moindre contestation festive. Je pense à l’enfant qui est en nous . La connaissance des déterminations passe par cet apprentissage de la nature et du social . C’est, ce dont on cause, d’une connaissance intuitive de la réalité sensible des choses elles-mêmes, qui est acquise principalement par l’expérience extra-scolaire et censurée ou disqualifiée, ou exclue, ou niée, ou moquée, en partie au moins par l’enseignement. Pourtant, à l’origine, nous apprenons le monde par l’expérience, dans la réalité sensible. Et nous le « comprenons » par notre corps. Et par notre corps, le déployons. L’informons. Le mettons en forme par l’exercice de nos facultés sensorielles qui, elles-mêmes, sont formées par lui. Vice-versa et réciproquement. Et roule ma poule. Par notre corps, nous apprenons le monde. Et notre corps par les actions par lesquelles il déploie le monde en s’y déployant. C’est ce « monde sensible », su à même le corps, « vécu » par lui, qui, notait Husserl dès 1906, « est le seul monde réel, réellement perçu comme existant, le seul monde dont nous avons et pouvons faire l’expérience- notre monde vécu quotidien ». Je pense à l’enfant qui est en nous . Sans ce savoir, quelque fois musicalo-bruyant, pas de doute, rien, pour nous, ne serait compréhensible, intelligible, doté de sens. Il est « le sol de nos certitudes » affirme Husserl. Le socle, le réservoir d’évidences, de logiques, sur lesquelles notre existence se construit. Il englobe. Il enveloppe. Je pense aux jeux dans les cours, dans les halls d’immeubles ou sous les abris bus. Je pense à la marelle avion tracée au sol à la craie des maîtres. Je pense à la marelle pousse-pousse avec palet schooté. Je pense au rectangle étendu, fragmenté en 6 cases. De l’enfer, cases du bas, au ciel, cases du haut. Par allers-retours, le ciel-l'enfer en vice-versa, par sauts répétitifs partagés entre gars et fille, jambes ouvertes, jambes serrées... La qualité d’une culture et d’une civilisation dépend de l’équilibre dynamique qu’elles réussissent à créer entre les savoirs intuitifs du monde vécu et le développement des connaissances. Elle dépend de la capacité qu’aura le développement des connaissances à augmenter la qualité du monde vécu, la « qualité de vie ». C’est du bon sens commun. Comme savoir relancer un sol avant de le planter. Je pense à l’enfant qui est en nous . A l’enfant qui est en vous, face à la pression sociale, à la ouate des réflexes conditionnés. « La nonchalance souvent plus féconde qu’une activité sans relâche, laquelle sur le moment donne la change, mais à long terme c’est la revanche du cancre relégué au fin fond de la classe » écrit Louis-René des Forêts. Je pense à l’enfant bientôt guidé par une voix dans l’oreillette. Parmi le matraquage par surcharge de ce nouveau bazar triste d’activités éducatives et de loisirs, qui a comme effet induit une ignorance du réel et un inconscient professionnellement pré-formaté. « En général les plaisirs de l’enfant devraient être seulement ceux qu’il peut retirer lui-même de son entourage au moyen d’un certain effort et d’une certaine imagination. …Un enfant se développe mieux lorsque, tel une jeune plante, on le laisse pousser à son aise dans le même sol. Trop de déplacements, d’amusements passifs que lui imposent les parents « modernes » ne sont pas bons pour l’enfant et le rendent incapable, en grandissant, d’endurer une monotonie féconde, il devient alors la proie de la peur de l’ennui…Il est nécessaire à l’enfant, encore plus qu’à l’adulte, de garder un contact avec le flux et le reflux de la vie terrestre qui associe toujours lenteur et mouvement… » affirme Bertrand Russel. Je pense à l’enfant qui est en nous . « Hors circuit, dit Husserl, toutes les manières de penser et toutes les évidences qui ne sont pas indispensables à la technique du calcul » Je pense à l’enfant qui est en moi. Fils unique, sans mes copains, à la maison, on n'était pas nombreux à jouer ensemble. Mon chat étant régulièrement écrasé par les voitures. Donc pas nombreux. En fait, durant plusieurs années, c'était une bande. Chacun avait son prénom, tous parlaient . Une bande quoi! Bien sûr, quand il fallait se battre contre moi à l'épée ou à la hache de bois, mes copains de jeux prenaient des allures de pommiers. Car les grands jeux se passaient toujours dans le parc à poules qui était un verger. Ainsi, c'est dans le parc à poules à pommes que résidait ma bande à moi unique tout seul. Le parc à poules étant mon refuge, un lieu intime d'un étrange bonheur. Par un étrange bonheur, je savais y nager, y voler, m'y battre. Je savais m'y débattre. Et m'y cacher. Libre, je pouvais ici m'extraire de la société adulte. C'était mon confident, mon parc à poules à pommes. Ceci-dit, jamais il n'aura reçu de ma part la reconnaissance d'avoir gardé longtemps ce secret: multiple, j'y causais seul ! Multiple, j'y jouais seul avec cris, mots et mouvements collés qui ondulaient, comme les vaches, mes voisines du pré proche. Un lieu intime d'un étrange bonheur. A l’enfant qui est en vous . Voici un site de jeux pour enfants. Réussis graphiquement, conçus en Flash par un jeune créateur chinois dans des coloris pastels. Entre les cochons à empiler, les vaches à traire à grande vitesse, les grenouilles hydrophobiques et les araignées gourmandes, il y a l’embarras du choix. Dénominateur commun: aucune violence. Une poésie d'une quarantaine de jeux tous aussi créatifs. www.ferryhalim.com/orisinal/ A l’enfant qui est en nous . Qui attend la guerre. Qui pense aux gosses sous les bombes des bombardiers, blessés dans leur tête. En Palestine, Tchéchénie, bientôt en Irak ! Qui attend la guerre. Qui pense à l'enfant qui a la terreur en soi, le mal en soi. "On ne peut pas se fuir à soi-même" disait une mère Tchéchène, ce mercredi soir au micro de Daniel Mermet.
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