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Théâtre. N°339 Tranche de vie. Tôt ce matin, j'ai été le réceptacle d'un flot de paroles de révolte contre cette société qui pourrit tout, d'une travailleuse qui gagne un petit smic -c'est elle qui me l'a dit. Sa boîte étant rachetée ce jour par une société américaine d'investissement, elle y pressent déjà le dégraissage. Pour la mettre ainsi en pétard il aura suffit que le wagon soit chauffé à bloc alors qu'il faisait doux dehors. Il me vient donc ici l'envie de rendre hommage à la parole qui, dans son petit coin, résiste quoiqu'on en dise. Qui fulmine, qui s'offusque, qui se cabre, qui se cambre, qui patine au démarrage puis s'ébroue, qui dégage, qui la ramène, qui, intempestive, travaille contre les normes de cette société dominée par la course folle. Parole singulière qui surgie du monde de la vie. Sans prévenir qui contredit, qui s'oppose, qui fait chier, qui perturbe, qui dit non. Non et non! Qui ne marche pas dans la combine, qui s'insurge, qui se crispe, qui critique à tout va, qui s'en tape. Tant qu'il est encore temps, sauvons-là! Car le pittoresque de la parole s'en va. Non je ne déconne pas. J'insiste. L'information est de prime abord surprenante. La parole libre s'en va. Inventive et déroutante s'en va. Vérifiez. Comptez-la sur les doigts de la main cette parole qui part du ventre pas de la tête, et arrive aux oreilles. Qui rougissent du coup. Pour reprendre Caubère dans son imitation de Georges Wilson qui s'adresse au public d'Avignon: "ça vient du ventre, pas de la tête! Rien dans la tête!" J'en suis? Oui, ça choque et ça crispe, ça grince et ça fâche, je sais. Oui, parfois c'est violent dans le ton et le regard, affirmatif. Vendredi je suis passé à quelques heures près d'une instance délibérative associant direction et organisations syndicales d'une administration départementale d'Etat dans lequel se partagent des rôles de représentation (une grande salle, la direction d'un côté, les organisations syndicales de l'autre, des propos enregistrés) à la comédie burlesque que présente Philippe Caubère. Pour une coïncidence c'est une pure coïncidence! Autour de la parole. Comblé. Ce type d'instance officielle s'apparente parfois à un ring et à un combat de mots. Dans un grand cube (la salle). D'ailleurs d'un point de vue syndical, la castagne c'est une éthique. Mais au préalable, ça se prépare, ça se construit. Bon examen des points à l'ordre du jour avec les camarades, distribution des prises de parole de chacun pour définir qui intervient sur quoi ensuite, et on y va. En séance, faut se jeter, élever le ton, grossir le traits, se durcir le cuir, provoquer. La tension est palpable, ça couve. La phrase part, la parole vient du ventre, si le souffle est là c'est bon, si tout vient de la tête c'est cuit! Expression forte d'un côté, langue de bois de l'autre. Car ce qu'on reçoit en retour venant de la gouvernementalité néo-libérale se résume à l'image du maintien de sa posture gonflée, l'air mi-amusé mi-grave, le sourire arrogant qui pendouille, et les tics. Et tout son prêchi-prêcha en béton propre à encadrer et canaliser. Dépiauter le contenu de son propos? De la condescendance. Ah! la condescendance, cette forme de "Tais-toi!" Bref, rien de neuf depuis la Grèce ancienne: du théâtre quoi! Alors j'ai vu le grand cube s'animer. Car finalement, par ces mots, ces corps, ces rôles, et dans ces conditions, après y avoir eu à prendre une part active dans l'expression légitime de la parole salariée au regard de la déqualification généralisée des personnes (ouf!) il va de soi que l'exercice là dudit "dialogue social" s'apparente à plein au théâtre. Pas ralentir la réforme, l'approfondir à pleine main pour nourrir les comptes bancales du capitalisme. Que ma critique puisse peser sur le cours des choses (effondrement des services publics, laminage et dislocation), on risque d'attendre le dégel. Longtemps. Reste l'hypothèse théâtrale qui m'apparaît alors la plus judicieuse. Théâtre d'alibi, l'alibi du "dialogue social". Alors? Alors pour résister, tenir un point: au visage impassible et réflexif de type Buster Keaton (modèle: directeur régional) opposer la puissance du visage intensif et variable de type Chaplin. Oui comme dans une comédie burlesque. Mais qu'est-ce qui n'est pas théâtral finalement? Ok! bien sûr, le théâtre c'est d'abord un texte écrit, puis un spectacle destiné à un public venu pour ça. Mais c'est d'abord un jeu. Et le jeu ça se trouve partout. Y compris en des lieux non-définis pour le théâtre mais dans lequel finalement des conventions sont respectées et transgressées, comme dans un jeu. Puisque le fait qu'il y ait du jeu, sous toutes ses formes, jeu des corps, de l'espace et du temps, renvoie bien au théâtre. Si les anciens Grecs comparaient la vie à une pièce de théâtre, cette dernière vise cependant un public qui recherche avant tout le délassement. Pour décompresser? j'ai embrayé direct sur une soirée de théâtre vrai . Une coïncidence. Bien qu'en ce qui me concerne, n'y mettant jamais les pieds, si j'y suis venu ce fut avant tout pour la découverte du célèbre comédien Philippe Caubère. Pour une découverte cela en fut une. Puisqu'en plus un lien naturel m'est apparu entre ces deux temps: la farce! Concluant, à la fin de la pièce de Caubère quand le rideau est tombé, que cette gesticulation "officielle" de l'après-midi où tout est ficelé en coulisse, n'est rien d'autre qu'une farce, pas seulement une pièce de théâtre, mais une comédie à bonne dose de burlesque qui n'ose pas dire son nom: la dissuasion symbolique! Pour dissuader d'agir... Mais la farce étant une forme donnée à la relation, autant en être! Et par des effets comiques inattendus, en rire! Grave dans le feu de l'action, le rire s'est tu. Dans le grand cube de l'occasion manquée, le rire d'incrédulité aurait tourné au tragique! Je lève mon verre à la parole vive, intrépide, impertinente, brutale ou douce, désarçonnante, imprévisible, courageuse ou frémissante. A la parole libre quoi! comme tranche de vie. Oui, faut se lâcher pour défendre le pouvoir d'achat, les salaires, les services publics et la protection sociale...comme me le disait cette femme du train. Que revive en tout lieu cette parole populaire qui vient du ventre et se moque des formes! D.D |
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