"L'intuition de l'instant".

On sent donc tous, j'espère, de quel poids nous avons à penser l'enjeu de cette destitution (le non à la constitution). Dans la béance sans retour, l'errance inassignable a commencé. Aussi nous quitterons-nous là-dessus pour aujourd'hui.

Par hasard en feuilletant un petit fascicule, je viens de tomber sur ce court texte d'un auteur que je ne connais pas:

"La vérité

L'autre jour, je vis quatre hommes enfermer la vérité dans un puits. Ils l'avaient attrapée à la nuit tombée et attachée solidement avec des cordes. Je fus témoin de leur manège mais bien trop lâche pour intervenir. Après tout, je ne connaissais pas cette vérité-là; elle était peut-être à eux et ils pouvaient en disposer comme bon leur semblait. Quand ils l'eurent lancée au fond du puits, ils disparurent dans la nuit. Je m'approchai alors et j'entendis une faible voix: la vérité m'appelait. Je ne sais pas pourquoi mais j'eus si peur à cet instant que je m'enfuis en courant. Et je cours toujours." (Alain Piffaretti-Le brocanteur-Edition Sens & tonka).

Nombreux sont les endroits au monde où des hommes enferment la vérité dans les puits. A l'appel de la vérité, certains tendent l'oreille, ouvrent l'oeil. Il y a ceux qui s'insurgent. Et ceux qui témoignent. Parmi ces derniers les Reporters sans frontières. Pour s'en faire une idée, les grilles du Luxembourg accueillent ainsi jusqu'au 31 août les images de 20 photoreporters majeurs (Willy Ronis, Marc Riboud, Sebastio Salgado, etc...). Elles rappellent ce qu'est l'humanité, et sa souffrance. Et sa poésie. Et sa beauté; bref, sa vérité dans la multitude. Elles rappellent le courage de ces reporters.

Ces photos qui longent le trottoir de la rue Vaugirard m'ont renvoyé à ces phrases de Gaston Bachelard stockées sur une étagère de mon disque dur parce qu'elles me parlaient toutes de saisir la vérité de l'instant pour comprendre sa propre vie: "L'intuition de l'instant", "La pensée, fragment de la vie, ne doit pas dicter ses règles à la vie". "Et nous rêvons à une heure qui donnerait tout. Non pas l'heure pleine, mais l'heure complète. L'heure où tous les instants vivants seraient sentis, aimés, pensés. L'heure par conséquent où la relativité de la conscience serait effacée puisque la conscience serait à l'exacte mesure du tems complet." "Comprendre sa propre vie, c'est plus que la vivre, c'est la propulser."

C'est justement ce que j'ai trouvé dans les photos de Rinko Kawauchi à la Fondation Cartier. Des photos simples et belles, sans souci évident de composition, juste des images qui passent devant nos yeux comme des moments de vie, remplis de sentiments, d'étonnement devant la nature toujours nouvelle, de tendresse pour l'humain, de tristesse parfois, sans pathos, ni sentimentalisme (un repas familial, un séjour en chambre d'hôpital ). Ces photos sont à la fois pudiques, franches et distanciées. La japonaise aime à picorer, dans la banalité de la vie quotidienne, des détails ou des fragments anodins. Comme des instants précieux: un perle de rosée sur une feuille, un oeuf en train de se fendiller, un éclair qui déchire le ciel, un minuscule poisson au bout d'un hameçon... Dans des tons pastel, des couleurs douces et acidulées qui veulent dire à la fois la beauté et la fragilité de toute chose. Une telle modestie du regard me laisse admiratif. Mais c'est un peu tard pour les voir puisque cette expo se termine le 5 juin.

Et en ce même lieu, pas en photos mais en toiles, soit toujours en images, l'expo d'Adriana Varejao, peintre brésilienne. Les toiles éventrées de l'artiste interrogent la culture du Brésil et son histoire coloniale. Et laisse apparaître la vérité cachée sous la faïence traditionnelle portugaise importée au Brésil par la colonisation portugaise. Des viscères sanguinolentes sous murs de carreaux en céramiques.

Autant d'instants de vérité.

DD

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