Mer grecque. N° 209 Lire Epictète, son Manuel: il indique un chemin: "Le maître de chaque homme, c'est celui qui a pouvoir sur les choses que cet homme veut, ou bien ne veut pas, soit pour les lui procurer, soit pour les enlever. Quiconque veut être libre ne doit ni vouloir ni refuser quoique ce soit des choses qui dépendent des autres. Sinon, il est nécessaire qu'il soit esclave". Cette distinction entre "ce qui dépend de nous" et "ce qui ne dépend pas de nous" fonde le choix de vie. D'où exister inventivement. Dit autrement: créer soin style de vie. Qui met en jeu la vie quotidienne. En pratique cela consistera à se montrer indifférent à ce qui ne dépend pas de nous (la richesse, les honneurs, les liens familiaux, la santé, la longévité, etc.), à ne pas y placer la condition de son bonheur, pour ne centrer son intérêt que sur ce qui dépend de nous (nos pensées, nos représentations). Simple. Mais pas facile. Pourtant il est dit que l'effort vaut la chandelle: une souveraine indépendance dans le laps temporel de sa propre existence. Cette liberté nous accorde au destin: "veuille qu'arrive ce qui arrive" afin que notre destin corresponde à notre volonté. Ainsi se bâtit une imprenable citadelle intérieure, secret de l'invincibilité du sage stoïcien. Je m'interroge quand même.
C'est cette pensée stoïcienne qui me vient à
l'esprit quand les choses entreprises ne suivent pas vraiment le
chemin prévu, ça me réconforte en quelque sorte.
C'est le genre d'outil que j'utilise de plus en plus avec l'âge.
Pourtant reprendre les citations de philosophes illustres, les triturer
à sa guise, les décortiquer avant de se les adapter,
les retirer de leur contexte, les tordre, les malaxer, les étreindre,
c'est subtil mais abusé. Ainsi il m'est plaisant de replonger
dans la conversation contradictoire que j'ai eu avec notre amie
Françoise de Lieux-dits
à propos de Michel Onfray. . Castoriadis écrit:"La lumière de la plaine a disparu, les montagnes qui la délimitaient ne sont plus là, le rire innombrable de la mer grecque est désormais inaudible". Inaudible et d'un, et sans doute assez incompréhensible j'ajoute. Castoriadis parlait toujours de contexte social-historique, et expliquait que tout historien ne parle qu'en fonction de ce qu'il est, lui, c'est-à-dire de son temps, et non de celui de philosophes grecs pré-socratiques. Quand Onfray sort ses bouquins en prenant appui sur les pré-socratiques, il grimpe sur leurs épaules et se met à déballer, comme Sartre en 68 sur son bidon à la porte de Billancourt, ce qui lui court à travers la tête, pourquoi pas! Que les donneurs de leçons médiatiques qui au nom des grands principes considèrent qu'il abuse, exagère et va trop loin, de leur terrasse de café le qualifient de démago, à mon sens se trompent. Car il me semble qu'ils interprètent l'histoire tout autant qu'Onfray, compte-tenu de Contextes sociaux si différents, si éloignés, tant en époque qu'en confort. Je vous fais part en exclusivité de ma cogitation matinale du 1er mars. Pourquoi les pré-socratiques? Socrate, Diogène, et consorts ont tous été torpillés? Par Platon, et ces 2000 ans de constipation chrétienne. Seul Montaigne, puis Nietzche les ont réhabilités. La tache est ingrate. D'abord, comment se fier aux documents qui colportent ces pensées? Il suffit de regarder dans notre monde contemporain comment il est difficile de juger les propos de celui-ci ou celui-là, sachant que nombre d'entre eux ne se reconnaissent nullement dans les propos qu'ils ont tenus dans les médias. Ou bien s'estiment-ils mal compris, déconsidérés, trahis, réduits au ridicule après un écart de langage douteux à propos de la composition de l'équipe de France de foot -en prenant un exemple récent. Bref, ça arrive quand même assez régulièrement. Petite parenthèse personnelle, pas comparable bien sûr. Mais moi-même, je peux témoigner: dans le compte-rendu d'une réunion de conseil municipal publié dans le journal local, les propos qui m'ont été attribués étaient totalement inventés par le correspondant local, et pire même en totale contradiction avec ceux que j'avais réellement tenus. A lecture de ce papier, seul l'éclat de rire m'est venu, et je n'ai nullement exprimé auprès de la direction de ce journal ma désapprobation la plus totale, ce qui révèle chez moi une vraie faute politique ainsi qu'une paresse inadmissible. Seul le rire... Pour dire combien il est difficile de garantir des propos de pure origine. Deux faits qui parlent. Chez Platon par exemple n'est-il pas connu de tous que la garantie d'authenticité avec label pure laine n'y est pas assuré, car ce philosophe en chef, en tant que libre correspondant local de Socrate et des Sophistes, combien de conneries a-t-il pu proférer en toute mauvaise fois à l'égard de ces derniers, jusqu'à ce que l'impact d'une réelle déconsidération des sophistes comme de Démocrite soit mesurable de nos jours? Qui fut Epictète? Un esclave affranchi, qui vécut au premier siècle de notre ère! Personne ne trouvera dans une librairie un oeuvre signée de lui. Son oeuvre, c'était sa vie. Son oeuvre, c'était son enseignement. Les deux textes par lesquels nous connaissons Epictète, cet esclave affranchi devenu philosophe, les Entretiens et le Manuel, sans lesquels son nom se fût perdu dans un anonymat qu'il eût apprécié, sont l'oeuvre d'un de ses écoliers... Pourtant malgré ses approximations et leur aspect anachronique il m'arrive pour mon usage hebdomadaire, ici, dans cette chronique, de les citer. Détournements fautifs, abus de sens, je n'en suis pas exempt. Cependant je n'ai nul regret d'avoir pris comme appui ces phrases merveilleuses, claires et efficaces, qui m'apportent beaucoup, éclairent les zones d'ombre, et me servent de cale-pied et de pince à vélo. Chose sûre, à la différence de l'actualité et de ses questions contingentes, ces pensées n'ont aujourd'hui ni flux, ni reflux. Elles sont, elles demeurent. Si certains inamovibles donneurs de leçon souhaiteraient les priver d'efficience "sociale", les voir dépouillées de leur autonomie, de leur profondeur, de leur plénitude, les éloigner du cloaque humain de notre temps, il est heureux que, face au ravage néo-libéral, ou s'extirpant du silence approbateur d'églises, de rares francs-tireurs mécréants opèrent dans le déniaisement à partir de frêles maquis régionaux en se ré-armant du panel illimité d'oeuvres mises au ban. Alors quand Onfray, tête de gondole des grandes surfaces des années 2000, utilise avec grande ardeur, et fougue et vaillance bien senties les pensées des anciens comme armes coupantes et pointes acérées, comme outils huilés, comme véhicules puissants prompts à se déplacer par tous terrains, tant mieux! son propos est "social-historique", il s'inscrit dans la réalité d'aujourd'hui, point c'est tout. Au même titre, et à la suite de Pierre Bourdieu citant Ponge "C'est alors qu'enseigner l'art de résister aux paroles devient utile, l'art de ne dire que ce qu'on veut dire. Apprendre à chacun l'art de fonder sa propre rhétorique est une oeuvre de salut public..." S'il existe des enseignements à tirer des manières de vivre et de penser antiques, c'est impec! Dire qu'il faut les suivre déconne complètement...A chaque époque ses styles de vie. N'empêche qu'en Grèce, les esclaves bénéficiaient peu de la ...démocratie! Il demeure c'est vrai quelques similitudes là où on ne l'attend pas. Car face au ravage du flux néo-libéral toujours plus puissant, au formatage des esprits sans pareil, toujours plus rapide, des nouvelles masses exploitées des consommateurs-gogos, quand le monde social ne s'estime plus, voire se mène la guerre, alors il nous manque de solides digues...de pensées! Retour aux sources, quitte à y puiser outils et matériaux oubliés s'il le faut. Entre autres... Est-ce une échappée, est-ce un espoir caché, une illusion récente, un leurre branché d'amateurs que de chercher des recettes en d'autre temps à défaut d'autre monde possible? Non. Quand des mythes modernes (économiques) s'incrustent dans le discours public il est question seulement, pour y voir plus clair, de les montrer. Un exemple: je pense à cette phrase de Jean-Louis Tourenne, socialiste, Président du Conseil Général d'Ille et Vilaine: "Autrefois, un collège était structurant, maintenant, ce sont les espaces de loisirs...". De cette déclaration qu'en penserait Aristote? Autre exemple: s'il vous vient à l'esprit de chercher des réductions sur les tarifs de train pour aller voir des expositions culturelles -donc sociales!- type celle de Ingres qui se tient à Paris en ce moment, vous trouverez des réducs, non pas pour que nous, pauvres connards de provinciaux, puissions voir Ingres ou Bonnard, et accéder à la Kulture...mais des réducs, au départ de Paris, pour "Skier frais", pour "Retrouver son corps" avec la thalasso, la balnéo, et même pour aller au salon de bricolage à Lille...! D'où exister inventivement. D.D |
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