Des mots caméléons. Et une semaine plus tard, j'en suis encore à graver ces CD pour reconstituer l'équivalent de ce fameux disque dur. Dernier enregistrement que je viens de mettre sous presse: Take The A Train de Duke Ellington. Et du train justement je viens aussi d'en sortir. C'est ainsi que se renoue le fil de la parole, notre conversation qui ne défile que dans un sens. "...Comprendre que la parole parlante est constamment constituante, qu'elle est institution recommencée et, comme toute l'histoire, création continuée." C'est de Cornélius Castoriadis. Les mots. Dire avec les mots. Pourtant deux mots ne font pas deux choses. Et souvent les situations manquent de mots. Comment dire ainsi l'aperception olfactive, auditive, tactile...? Pas facile. Pour décrire un vin, le langage descriptif va d'une écorce d'arbre à l'autre, s'enfonce dans la mousse où crissent un peu de feuilles humides qu'on écrase parmi le bois mort quand les branches de houx lacèrent les visages; bref, c'est très imagé: goût de cuisse, saveur de cuir de celle de cheval, de champignons en décomposition, ect...Pour décrire une situation nous devrions tenter le coup en listant sous forme d'images communicables, notre aperception du moment vécu. Langage fleuri, perlé, donnant l'eau à la bouche, toutes sensations et émotions transmissives. Bon, on se contente de mots appris, dits dans l'ordre proprement, le mot étant un signe, un doigt qu'on pointe pour dire voici, pour tenter de circonscrire l'objet de notre propos. Mais un mot ça cloisonne, ça fixe avec boulons et écrous, rivets et cabochons. Quand même il n'y a pas à cloisonner. En fait, chacun sculpte une forme dans la pâte à modeler les mots. Quels mots employer alors? Des mots caméléons qui prennent la couleur de l'aperception ça serait impeccable. Mais ça n'existe pas. Dans le wagon que je viens de quitter, des mots j'en vois partout. En face de moi, la jeune fille tient son portable déplié en attente ou en lecture de texto. A ma droite, autre rangée, le voyageur qui a le cou renvoyé vers l'arrière les paupières rabattues tient dans ses mains vouées à elles-mêmes deux bouquins tenus comme un sandwich qui vascille. A l'intérieur, des mots; des mots qui racontent, une parole. A ses côtés une jeune dame blonde aux lunettes épaisses noires est plongée dans une lecture envahissante des feuilles télécopiées. Si ce n'est pas de la parole parlante pour les premiers, cela reste une parole somnolente. Prête à dire. Alors que pour la seconde c'est une parole constituante. Mais le télécopié-photocopié de la dame me renvoie illico à ce flux impersonnel qui varie de l'un à l'autre. Du mot plus que rasant, si précis à en raser les mures à confiture. Pour en tartiner des tartines de mots qui dégoulinent par kilos. De mots sans rots, sans gargouillement, sans sucre, ni sel...Mais qui mordent, aboient, ratatinent, se gaussent. Bref, parlons alors. Mais à qui? Car qui s'entend de nos jours? Combinons alors. Et combinons-nous. Parlons pour combiner, voilà. Pour combiner d'ailleurs le "voilà..." qui se glisse machinalement en fin de phrase qu'on abrège quand se pense l'à quoi bon. L'"à quoi bon..." à continuer d'ailleurs sa phrase, l'"à quoi bon..." à maintenir la causerie. Puisque d'ailleurs quel en est l'intérêt, pour et dans quel intérêt? Quel en est l'intérêt de tout ça puisque tout est histoire d'intérêt dans ce Monde S.A...Mais le "de tout ça..." qui d'ailleurs ne présente apparemment aucun intérêt s'arrêterait-il à notre vulgaire petit rôle de figurant coagulant co-actionnaire dans Monde S.A. qui s'installe avec ses petits chefs nationaux? Quel est l'intérêt de mots pour la polémique, le débat, les convergences, et la délibération dans le grand dégondage politique de notre temps? Vous êtes encore là, ou vous ai-je perdu dans le wagon? Ah! avec ces mots qui chroniquent, ça divague, ça surfe, ça ricoche, ça rebondit tel un ballon de rugby. Je sors de mon épaisse fumée. Retour à Cornélius: " Toute société est plongée dans un milieu qui résiste, et est elle-même parcourue par un tel milieu interne. Ce milieu, cependant, ne résiste pas n'importe comment et ne résiste pas tout court. Il ne résiste pas tout court: ce qui rend possible non seulement la technique mais un faire quelconque, c'est que le réel but n'est pas figé, qu'il comporte d'immenses interstices permettant de mouvoir, rassembler, altérer, diviser; et aussi, que l'homme peut s'insérer comme cause réelle dans le flux du réel. Mais surtout le milieu ne résiste pas n'importe comment: qu'il s'agisse de la nature extérieure, de la tribu voisine, du corps des hommes ou de leurs actions et réactions, cette résistance est réglée, elle présente des lignes de force, des nervures, des déroulements en partie systématiques". Dans les carcans des mots, et le flux du réel, fomentons des combinaisons. Et de son petit trou, pour la bonne bouche et le plaisir de la parole parlante: "Je ne suis que dans les plis de l'être, du sens -je n'en suis qu'un repli, mais la façon d'être de ce repli consiste à replier et à déplier le reste, à sa façon." (Castoriadis). A la semaine prochaine! DD |
...![]()