En apéro, l'histoire du petit vélo. Comme le pessimisme radical est un genre comme un autre, si l'époque est à la neurasthénie, si attrister la vie est payant en terme de succès de librairie, comme en terme d'information, si voir le côté moche des choses, de l'humanité, et de l'époque est porteur, si parler de soi en esclave de sa tristesse attire l'intérêt du lecteur désabusé et peureux, alors n'attendez rien ici qui suscite le désespoir. Invité à l'anniversaire d'un copain d'enfance qui fêtait ses cinquante ans de façon grande tablée bruyante, déconneuse et rythmée, dès mon arrivée parmi les convives, en l'embrassant, il m'est venu subitement une image enfouie à mille lieues en moi, celle de son petit vélo qui possédait deux roues latérales pour l'équilibre, mais surtout qui était doté de cette particularité due à ses jambes trop courtes pour alors devenir cycliste: ses deux grosses pédales! Pour que mon copain d'enfance puisse mettre en mouvement son véhicule à mobilité réduite ses parents avaient fait réaliser une ré-hausse de ses pédales. Par un ajout de deux épaisseurs de bois vissées à chaque pédale, il lui était alors rendu possible d'atteindre et d'actionner le mécanisme. Samedi dernier, cette image posée ainsi sur une de mes étagères mentales un peu poussiéreuses, s'est révélée subitement sans prévenir. Aussitôt je lui en ai fait part. Il m'a semblé alors fort surpris, à priori cela ne lui évoquait rien. Mais l'apparition subite de cette image m'a touché en nous faisant comprendre immédiatement combien nous étions copains. Sans elle il n'est pas sûr que nous ayons pris conscience autant de cette amitié rare car si durable malgré cette grande aventure..."qu'est la vie, n'est-ce pas?". Voyez ici ne se raconte pas l'histoire d'un comique provocateur, observateur d'une époque qu'il juge lamentable. C'est pas du Houellebeurk, non. Je poursuis. Sans ce rappel à notre petite enfance, nous nous serions perdus soit en déconnade, soit en hommage appuyé et réciproque à la bonne santé, à la vitalité heureuse de la cinquantaine, etc...; voir, plutôt en franche déconnade car l'énoncé d'éloges nous fait fuir. Cette histoire de petit vélo à grosses pédales de bois m'a animé l'esprit tout ce week-end de réjouissance, de paix partagée, de fête amicale et de ribouldingue comme il se doit. Et c'est ainsi que je me suis surpris à me rappeler le moment où les roulettes latérales utiles à l'équilibre lui furent retirées. Puis je me suis aussi souvenu de mon petit vélo de l'époque, aussi. Des vélos avec lesquels nous pédalions dans le "chantier" qui n'était autre que le terrain d'une scierie sur lequel étaient alignées de nombreuses rangées de billes de bois à sécher. Cela y sentait la sciure, le bois frais découpé, et l'odeur du gaz-oil du tracteur et de l'huile de scie. Univers fabuleux légèrement en-dessous de la ligne d'horizon, parmi lequel nous jouions à n'en plus finir jusqu'à la nuit, temps de combats héroïques ponctué cependant pour ne pas périr d'anémie, vers 5 heures de l'après-midi, d'une large et épaisse tartine de pain bien beurrée avec un gros carré de chocolat noir flanqué en beau milieu, avalée avec un appétit de guerrier imaginaire. Houellebeurk, phénomène littéraire? M'en fous. Je poursuis. J'adorais ce lieu de travail où habitait un autre copain un peu plus âgé que nous qui logeait avec ses parents en bout de "chantier" dans une maison de bois gris dans laquelle s'écoutait au poste, chaque midi, à table, en famille, le jeu des Mille Francs; et derrière laquelle un jardin de pieds de topinambours nous servait de Quartier Général. Son père était ouvrier-scieur. Et ce copain d'enfance de cette scierie fabriquait en expert en armement de bois des révolvers de "résistants" dans des baguettes de châtaignier destinées à l'origine à disposer entre les planches sciées afin que celles-ci soient aérées et puissent sécher. Ses modèles étaient ces révolvers de la RAF, l'armée de l'air britannique, tels qu'ils étaient présentés sur les illustrés qu'on lisait et s'échangeait. Dans notre imaginaire de gamins ces pistolets de bois réalisés à l'échelle 1, puis passés au cirage noir, devenaient des armes de combats pour la résistance solitaire que nous avaient parachuté les avions anglais. Pour aider à combattre la puissance de feu ennemie que l'on attaquait de façon autonome, lors de raids courageux mis au point par de longues préparations de reconnaissance, depuis les billes de bois parfois vacillantes. Et par un sol qui, par endroits connus, était infesté de vipères, ce qui nécessitait selon nous, avant chaque opération, de s'asperger d'ammoniaque souliers ou sandales. Invention de gamins, façon garçons. Oui, au temps où nous n'étions pas grands. N'empêche: aujourd'hui Jean-Yves et moi demeurons ensemble dans la résistance, ou du moins dans une de ses formes particulière, douce et plus mature: en tant que copains de radio ! Et nous n'en sommes toujours pas sortis l'un et l'autre. C'est dire. Et de façon tout autant symbolique, Dominique notre cinquantenaire à petit vélo y demeure aussi dans la résistance, là où il réside, à sa manière. A tel point que même son jardin ressemble à un maquis dans lequel se cacher est rendu possible. Rétifs à la socialisation quand celle-ci est synonyme d'aliénation, sommes-nous restés dans ce que nous avions tissé de symbolique où fut élaboré notre imaginaire partagé avec son univers de significations; bref, un genre de vie. Mépriser les hommes n'est donc pas ici notre tasse de thé. Je sais qu'il est possible que cette histoire de petits riens vous apparaîtra sur le plan de la rationalité un peu bêbête, enfantine et puérile. Mais expliquez-moi alors pourquoi quand on dort tout ce qu'on emmagasine ne s'efface pas, que ces vieilleries d'images et d'histoires de gosses qui présentent si peu d'importance au regard de la Vie, de l'Existence, et de l'Etc...ne soient pas balayées, pourquoi donc le disque dur mental ne se reformate-t-il pas de lui-même jusqu'à supprimer les fichiers de données non-monnayables?. Du point de vue de l'offre et de la demande qui s'impose cruellement à chacun de nos jours, ça embarrasse. Alors à quel niveau mental cela se joue-t-il? Cela se joue-t-il à un poil près, car doit être infime la distance qui sépare la mémoire de l'abîme, ce sans fond insondable? Qu'est-ce qui d'un coup s'entrechoque pour voir ré-apparaître sa bicyclette d'antan au moment de l'accolade amicale? Est-ce le cri d'enfant qui jaillit? Je blague? si peu. Alors pourquoi ne nous viendrait-il pas subitement des sensations plus enfouies encore qui, au gré du bouillonnement magmatique de l'inconscient, prendraient l'échappée belle? A mille lieues du désespoir véhiculé en cette rentrée littéraire, chez moi, cette image de vélo a eu pour fonction de symboliser l'événement-anniversaire, en nous rappelant à l'imaginaire et l'identité partagés. DD |
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