Voisins.                                                                                        N°221

Chez moi ce n'est pas clos. Pas de barrière, ni de portail, ni de cadenas pour verrouiller notre solitude relative. Seules les portes de la maison disposent de serrures, mais le terrain n'en possède pas.

L'entrée de ma prairie donne sur un lotissement...clos. Clos d'un bout à l'autre. Seule l'entrée de ma prairie dans laquelle Jules et Aimée, mon âne et ma chèvre, assurent l'accueil du visiteur, est sans fermeture, sans signe même symbolique de propriété privée.

Du coup il y a des visiteurs, un peu. Pas l'invasion quand même. Qui viennent voir l'univers pastoral si étranger: un âne et une chèvre dans une prairie de marguerites, de pommiers, de tranquillité...Bref, une rusticité résiduelle. Visite des dames qui gardent les enfants, l'après-midi, pour dans la promenade adresser un petit bonjour aux animaux. D'autres, des ados qui cherchent à s'isoler des regards pour cloper en un recoin sauvage et discret. Pour la Fête des Mères, avant que mon chemin soit goudronné, il était de coutume pour les voisins réunis en famille d'y tenir de longues parties de boules.

Cela se passe comme ça chez moi, et j'en suis réjouis. Et pourtant peu de visiteurs disent bonjour, pas même un petit bonjour par hochement de tête ou par léger mouvement de l'avant-bras. Pratique de la relation qui s'effiloche grandement, ces nuques de téléspectateurs seraient-elles devenues décidément trop raides?

Bien qu'à leur place je me sentirais l'intrus il m'est arrivé parfois de me demander qui était le plus étranger des deux. C'est ainsi qu' un riverain s'est chez moi débrouillé à m'embrouiller avec le souhait final -je présume-de s'octroyer à l'abus un droit de passage qu'il ne peut prétendre en l'état pour accéder à un garage qu'entre temps il s'est fait construire sans prévoir d'accès pour s'y rendre. Avec bienveillance je lui avais accordé autrefois la possibilité d'utiliser mon chemin le temps des travaux de réfection de sa maison qu'il venait d'entreprendre seul. Le problème pas dénué de calcul c'est qu'il n'en finit pas d'en commencer sans cesse le début. Fâcheux, il va falloir que je lui fasse observer autoritairement qu'il existe des règles de bon voisinage qu'il ne peut outre-passer sans causer quelques litiges. Triste.

J'imagine combien rechigneraient-ils ces voisins à me voir déambuler à leur insu sur leur bout de gazon plastifié ou sur leur dallage à joints blancs nettoyés au karcher.

Un exemple encore: celui de promeneurs très récemment résidents dans ce lotissement qui, en prospectant les champs qui bordent, sous l'averse ont été pris d'une brusque envie de rejoindre leur domicile. Le quartier étant engrillagé de toute part, c'est en avançant dissimulés, courbés derrière les massifs de fleurs, en crapahutant comme des lâches sans se montrer particulièrement avenants à mon endroit, qu'ils se sont mis au sec. Rien, pas même un sourire de circonstance.

Et puis celui-ci: sitôt la saison des châtaignes, des habitués -autrefois des habitants de ce lotissement, qui résident aujourd'hui à quelques kilomètres de là- y viennent secouer les bogues de nos grands châtaigniers localisés en un environnement devenu trop urbain. Sans rechigner à la bogue apparemment clandestine car à notre vue tout ce petit monde se défile dare-dare en toute discrétion jusqu'à ce que leur clébard ne vende la mèche.

Sous une telle description le bilan de voisinage apparaît sévère, alors qu'il n'est qu'exagéré, voire un peu acide. Ce n'est pas des aller-venues continuels ça n'a rien d'intempestif et de gênant. Mais cela ne demeure pas moins réel. Symptomatique. Car nous ne sommes pas en Seine-Saint-Denis, pas même en ZUP, mais sur un bout de terroir tout ordinaire de quelques milliers d'habitants agglomérés.

Serait-ce ainsi devenu utopique "artiste" ou "bohème" de ne pas clore sa propriété, d'avoir un âne et une chèvre qui pâturent, et des châtaigniers en fleurs? Un comble. Aurions-nous tellement régressé collectivement avec cette prétentieuse période des maisons blanches, ces cubes rudimentaires capitonnés par la jalousie, la froideur, la médisance, ces standards de la vie morcelée et motorisée qui marquent tant la fin de l'esprit d'échange entre voisins.

Si cet ensemble d'une profondeur d'existence et de dignité humaines marque une manière de vivre, et fait son ambiance, heureusement qu'il demeure néanmoins, bien qu'elles se raréfient, quelques manières généreuses et courtoises: nous venons aussi d'hériter de plans de tomates.

D.D  

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