Not'santé.                                                                     N°317 

Défrichage et décryptage sonore. Lors d'une banale réunion de travail, sur un point portant sur le nombre d'accidents du travail il est évoqué le taux "d'absentéisme". Banalement. Je grimace. Et relève ou riposte: "Tu veux dire le taux d'absences, absentéisme c'est quand même connoté!". On me répond: "Taux d'absences en arrêt de travail oui!" Dans le petit rien de la banalité on y découvre parfois la perfidie et la lâcheté.

Etre frappé par des phrases apparemment tout à fait banales, de ces phrases sur lesquelles le plus souvent on ne s'attarde pas, et ne pas les laisser passer c'est agir. L'action est à coup sûr microscopique, mais ça en est. Façon de dire: ne comptez pas sur ma contribution à cette gesticulation sur le dos des autres. Ce devrait être le réflexe de tout un chacun.

Suite à cet instant de tension il m'est revenu à l'esprit une image, celle d'un autre langage en un autre lieu. Une image qui en déclenche une nouvelle, c'est sans rapport apparemment mais pourtant c'est comme ça que ça se bricole ainsi en tête. Que je vous explique, d'un coup je me retrouve quelques mois en arrière au sein d'un groupe "d'absentéistes" de la pire espèce -pour reprendre le fil de "pensée" de ce que j'ai entendu en cette banale réunion de travail.

Il y a quelques samedis de ça j'étais à Quimper à l'Assemblée générale d'une association faite par des victimes pour des victimes d'erreurs médicales ou de maladies nosocomiales. Souvent hospitalisées par cause d'accidents ou de maladies bénignes et qui en ressortent dans un état physique, social et moral, pire que celui qui était le leur à leur entrée.

Il me revient à l'esprit que dès le premier coup d'oeil il se sentait que si ces adhérents sont des gens estropiés, cabossés, contaminés, cela ne les empêche pas d'être combatifs et décidés.

Auto-organisation de gens simples pris chacun dans des complexités infinies (santé, misère, paperasses incompréhensibles, remboursements qui ne viennent pas, photocopies à remettre, justificatif sur justificatif pour assurances défaillantes, parfois malhonnêtes souvent cyniques avec à craindre l'escamotage de la couverture maladie ni plus ni moins, sans compter les difficultés avec leur employeur).

Dans l'intermonde de la souffrance, ce non lieu de tous les lieux, ils sont en exigence de recours face à l'injustice, en attente de réparation. Ensemble, réunis, prenant l'attache d'avocats, ils sont en lutte. Pour leur dignité. Pour l'égalité. Lutte vitale, sans bluff, ni gémissement, ni simulacre, ni plainte. Vingt quatre heures sur vingt quatre disponible ou presque pour sa présidente qui elle-même sait de quoi il en retourne puisqu'à la suite de l'erreur d'un chirurgien, elle est invalide et sans autonomie, restée en position allongée durant 10 ans et en litige avec le milieu médical depuis 17 ans.

Ce qui y est dénoncé fortement, et tour à tour par l'assistance, c'est ce qui se met en place dans l'univers de la santé: la violence absolue du "gagner plus", cette "rupture" accomplie entre possédant et dépossédés. La médecine? "Il y a celle des riches et celle des pauvres. Seulement les pauvres on les met dehors." Logique de fric partout. Pots de vin et sous de table pour chirurgiens, etc...

En AG pas de discours il y est dit seule la réalité. Avec ce besoin envahissant, irrépressible, de dire quand les paroles affluent. Prises de parole directes de gens qui parlent de ce qu'ils connaissent le mieux: leur corps en souffrance. Qui plus est le corps populaire, le corps qui peine chaque jour, le corps dont on se sert pour travailler. Paroles vraies pour dire ce qu'ils endurent, même si personne par ailleurs ne les entend. Paroles qui reconstruisent, car quand la démolition est physique comment récupérer son pied par exemple sinon par la parole. Avec l'inconfort des sièges j'en tire deux leçons: 1) La part à la parole est majeure; 2) Il y a du bonheur dans sa façon de bouger quand on est bien portant.

Pas de larmoyant dans la salle d'assemblée, mais le partage du sensible, de la souffrance, de l'épreuve, et souvent du sentiment de déni. Parole d'"ayant-droits" qui gênent le nouvel ordre social, car elles mettent à bas le masque de cette "apparence" d'humanité. Car tout malade ou accidenté, tout usager des hôpitaux et de la santé est d'abord et avant tout un "ayant-droit". Le droit à la santé c'est ça. Ici en cette AG se réunissaient donc des "ayant-droits" qui n'ont pas le sentiment que leur droit ait été respecté.

"Ayant-droit". En tant que malade ou accidenté chacun est d'abord là un "ayant-droit". Et ne peut être à classer d'emblée, à priori sous un statut de dépossédé de tout, ou autrement dit de "victime". Ou d'"absentéiste"!

Là-dessus, histoire de nous réconcilier avec le réel, autre chose encore, et voilà qui résume: quand en cours de réunion ma collègue a en bouche "l'absentéisme" se rappelle-t-elle son propre arrêt de travail pour longue maladie qui dura une année complète? Pas la moindre goutte n'entend-t-elle l'interférence, c'est cela l'emprise des significations imaginaires.

  D.D

 

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