Qui, je? Whe're you from?, le où et le vous, le you et le from, le lieu et le je, l'être et le là, le moi et l'atelier ...

Dans l'atelier, des marteaux, des tenailles et des tranchets bien tranchants. Dans l'atelier, la lumière arrivait de l'ouest et du grand chassis d'au-dessus des têtes. Près des marteaux et des tenailles, des pointes et des semences, et des rivets, les semences étant des pointes pas grandes. Des pointes et de semences qui, du paquet à leur pointage, transitaient chacune par le coin des lèvres. Près des lèvres de l'opérateur qui opérait assis, un pied de fer serré entre ses cuisses recouvertes d'un tablier de cuir dévalant de son cou, noué à ses reins. Près du pointage, près des tranchets, du cuir, du gros cuir. Du cuir provenant de peaux roulées, bien choisies, sans éraflure. Sans marque. Du cuir pour brodequins. Qui seront cousus trépointe, du solide. Des brodequins au cuir cousu solide pour champs et chantiers. Et qui, au fil du temps, finiront eux-mêmes par se coudre, à l'endroit, à l'envers, avec la peau de la terre. Cousu solide pour se tenir droit debout. Pour gagner son pain. Debout. Debout les damnés de la terre, pour moitié prolétaires, pour moitié paysans. Solides et faits sur mesure, ces souliers, après un lever pointu, exact et millimétré des déformations des pieds des champs et chantiers. Avec plaies et bosses, et des cors levés, dessinés, puis sculptés par succession de petits morceaux de cuirs superposés, des cors qui prennent place sur la forme de bois. Des cors qui donnent de l'identité. C'est ainsi que l'on savait chez moi à qui appartenait tel ou tel pied.

Putain que le monde change, que le monde est mouvement. C'est une exposition d'un atelier de cordonnier reconstitué dans un musée d'automobiles qui vient de me faire remonter à la surface cette trace en moi d'enfance heureuse, cette chose en moi. A l'envers, à l'endroit, à l'endroit, à l'envers, monde en sourdine en moi présent d'étoiles qui brillent, qui renaît à l'envers, à l'endroit, cousu solide en moi. Sous ma peau.

Les gens marchaient beaucoup alors. A la campagne, plusieurs kilomètres chaque jour . Avant la voiture et le tracteur. En fait, c'est justement l'automobile, et le tracteur avec les bottes en caoutchouc vendues par les épiciers ambulants qui vont avec, qui ont réellement mis hors champ cet artisanat qui en fera les frais. Coïncidence, coïncidence parlante. Réalité objective et désuète. Cette petite histoire est exemplaire, quoique insipide, en rapprochant automobiles, chaussures et caoutchouc. Elargissons le champ sémantique desdits éléments, et nous voici dans les univers entrecroisés du commerce, de la technique, et des communications. En un mot dans l’apparition à l’échelle locale de la société marchande dite moderne.

Je réhabilite ainsi le réel ordinaire. Cette réalité telle qu'elle est. Et cela donne un sens à l'expression "chose en soi".

Si la réalité ne m'a pas attendu pour exister, elle s'est imprimée d'office, agissant sur un appareil sensoriel comme le mien, et va continuer à produire telles ou telles sensations. Avec pour double avantage: son utilité pratique et son caractère poétique. C'est la réalité que nous expérimentons dans le rapport sensible que nous avons avec le monde.

Je pourrais encore rappeler quelques qualités secondes de cette réalité vécue, comme les sons, le bruit des marteaux, son toc-toc-toc rapide, amorti par la douceur du cuir, le bruit des forces mécaniques du banc de finissage comportant poulies, meules et courroie,  ou les couleurs. Ou les odeurs du tanin bien sûr, mais aussi de la colle, de la graisse, du cirage. Elles ne figurent plus ce jour dans la réalité concrète, la réalité physique, ici, mais uniquement dans l'esprit. Il aura donc fallu cette coïncidence qu'offrait cette exposition d'automobiles pour faire ce travail personnel sur la perception. Je recommande l'exercice, étant persuadé que ce rapport sensible que nous avons avec le monde, qui s'exprime par le biais des souvenirs assez vifs et assez précis, aux formes qui peuvent apparaître anodines, n'est pas neutre. Cousu solide, à l’envers, à l’endroit, c'est même plutôt le contraire.

La brutalité des transformations, l’enchaînement des vicissitudes, qu’a subi le monde rural depuis l’époque que j’ai connue, environ 40 ans, donne certainement un des plus beaux exemples de la caducité des choses humaines. Pour moitié prolétaires, les clients étaient des tailleurs de pierre. Disparus. Pour moitié paysans, disparus. Ceux qui les accompagnaient leur vie durant, les chevaux, disparus. La trace même de cette vie, disparue de la réalité concrète, ne subsiste que dans la réalité de la chose en moi.

« Que faites-vous dans la vie ? « me demandait un manager d’une démarche d’audit « qualité », réponse : « je vis de mes rêves et de mes réalités « . Chacun, chacune, est fait du même tabac , de toute cette chose en soi glanée au fin du temps, des hasards, des évènements, des mutations. Ou de l’anodin qui peut se révéler décisif, et inversement. Par percolation cela nous donne un goût, une teinte, un ton singulier. Par percolation après mise en pression. La conscience est faite de cette conservation : il y a mémoire. Comme l’affirmait Bergson.

Alors sans ici, plus de moi ? Le je sans référence, sans repère cartésien, sans les axes orthonormés, sans l'assise fondatrice, hors du lieu-dit, se dilue-t-il dans l'espace?

Non, le je est fixe et mobile à la fois, changeant, ondoyant et divers, chatoyant selon les regards et les papillons que l'on croise.

Whe're you from? De la mer rouge ou de l'océan indien, de l'oeillère d'un cheval ou d'une délignure de chêne, du Danube ou de la Loire, du percolateur au sifflet de la micheline, on navigue, on fluctue, on percole et on picole, arlequins métissés de l’odeur du cuir ou des rizières, nous habitons partout et notre orgueil nous fait descendre les fleuves vers les mers.

C’est l’oxygène que l’on se fabrique dans un monde qui peut apparaître aujourd’hui avachi, de plus en plus dépourvu de formes, comme le caoutchouc, produit pétrolier dont on fait les guerres et les richesses, matière ramollie, dégoulinante d’absurdité. En renvoyant à l’histoire d’une génération, la nôtre, qui, après s’être reconnue et constituée à travers un déchiffrement collectif du monde, à partir de ce qui est cousu solide en soi, sous la peau, et qui renaît sans qu’elle le sache, à l'envers, à l'endroit, peut ( peut-être ) s’éviter, entre rire et pensée, d’être laminée par la réalité immédiatement présente, trahie par l’âge.

Imaginons un peu alors quel dégât humain peut causer une vague de bombardements . De morts, de souffrances.

Tous et toutes à la manifestation contre la guerre samedi prochain , le 15 février, journée mondiale de manifestations contre la guerre en Irak. Cette journée s'annonce comme la plus grande mobilisation contre une guerre dans l'histoire du monde.. En Europe, des manifestations sont prévues dans les capitales de 25 pays et 16 autres pays du monde, dont les Etats-Unis, ont décidé de s'y joindre.

Cette guerre frappera un peuple qui, depuis des années, souffre des sanctions imposées au lendemain de la guerre du Golfe (1991). Cette guerre contre l'Irak apportera de nouvelles souffrances à des centaines de milliers de personnes et qu'elle plongera toute la région dans le chaos et la destruction. Déjà aujourd'hui, presque chaque jour, des avions américains et britanniques bombardent des infrastructures et des personnes en Irak. La Turquie, quant à elle, a déjà préparé l'occupation de territoires kurdes en Irak. Profitant de la menace de guerre contre l'Irak, le gouvernement israélien a accentué sa politique d'enfermement et d'expulsion de la population palestinienne.

Manifestons contre cette guerre rampante qui sert à imposer les intérêts économiques et stratégiques des Etats-Unis. Elle offrira aussi un alibi aux forces qui, dans le monde entier, veulent répondre par des moyens répressifs aux conflits sociaux et politiques. Une guerre n'apportera que davantage d'injustice et de souffrance pour les populations, ainsi que davantage de haine et de racisme.

 

 

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